Arlington Park (ou la Vie domestique) - un livre cruel, réaliste, pessimiste

Publié le 2 Mai 2014

Tout est dans le titre du film adapté: La Vie domestique.

Le mot "domestique" est révélateur. Les personnages sont à la maison ET font office de gouvernantes/servantes/majordomes. Le pire, c'est qu'elles l'ont choisi. Parce que le système veut ça.

Le titre Arlington Park en version originale est symbolique également: ce quartier est un personnage à part entière, qui vampirise les âmes et conditionne les personnalités.

Le film n'a pas l'air mal (de toute façon dès qu'il y a Emmanuelle Devos, j'ai confiance).

Synopsis:

Les femmes d'Arlington Park - une banlieue résidentielle enAngleterre - ont tout pour être heureuses : mari, enfants, maison, ami (e) s. Une existence confortable. Mais il n'en est rien. Derrière cette façade complètement artificielle, frustrations, jalousies, déceptions règnent sans partage. Juliet Randall, Maisie Carrington, Amanda Clapp, Solly Keir-Leigh : chacune a le sentiment d'être passée à côté de sa vie. Chacune tente de se révolter, de résister à la banalité, au passage du temps qui émousse le désir, fane la beauté et affaiblit les êtres. Rachel Cusk raconte vingt-quatre heures de la vie de ces femmes : on entre dans leur cuisine, on les suit au supermarché, dans des cabines d'essayage ; on pénètre aussi dans leur conscience et leurs pensées.

Propos de Rachel Cusk:

Les frustrations et les manques dont souffrent mes personnages féminins ne sont pas une caractéristique nationale. Cela résulte de leurs conditions de vie, des compromis sociaux qu'elles sont contraintes de faire chaque jour. Je pense que l'on trouve de telles femmes dans bien des pays, si évolués soient-ils, et pas seulement dans le contexte britannique d'une grande banlieue comme celle que je mets en scène. Si Juliet dit cela des hommes de son entourage, c'est parce qu'elle est plus évoluée intellectuellement que les autres, parce qu'elle est capable de trouver les mots justes pour définir son sort. A ses yeux, les hommes sont des meurtriers car à Arlington Park ils restent les maîtres, le sexe fort. Et pourtant, Juliet ne parvient pas à changer, à faire sauter les carcans qui l'emprisonnent. Elle souffre intensément, comme tous ceux qui sont victimes d'une injustice. Quant à la remarque de Sarah, elle est typique d'un certain type d'adolescentes anglaises. Pour ces filles, les travers psychiques et moraux des adultes ne passent pas inaperçus, ni leurs petites tricheries émotionnelles...

J'ai beaucoup aimé la lecture de ce livre. Même s'il peut apparaître trop pessimiste. La vie de femme au foyer est dépeinte comme un enfer moderne, une bulle totalement à part dans laquelle les personnages principaux n'arrivent plus à aimer ceux pour lesquels elles se sont sacrifiées (maris et enfants).

La frustration, une sorte de rage intérieure, la rancoeur envers ceux qui ne se rendent pas compte du rôle que les épouses jouent au quotidien... Tout se mêle et menace d'exploser.

Je trouve le récit et le jugement de l'auteure très justes. Même si je reste persuadée que dans certains cas, à partir du moment où c'est choisi et bien vécu, une femme au foyer peut être totalement épanouie (l'épanouissement ne devant pas venir uniquement de la carrière professionnelle).

Extrait choisi 1: Juliet avait voulu garder Katherine pour elle, mais elle avait dû la livrer, comme si elle avait été appelée à faire un sacrifice à des dieux implacables. C'avait été difficile, plus difficile qu'elle ne l'aurait cru, de prendre le corps vigoureux et plein d'allégresse de Katherine pour le revêtir d'un uniforme. (...) Elle savait qu'elle était une fille. Elle revenait de l'école pleine d'une sorte d'agonie programmée. Son âme s'entraînait."

Extrait 2:

"Il y avait cent ans de cela une femme savait que sa vie serait finie à l'instant où elle serait enceinte. Mais Juliet avait pensé que cela nécessitait un certain degré d'intelligence, qu'il y avait là-dedans quelque difficulté. Pendant un temps, elle avait attachée du prix à l'idée d'une maison, d'un mari et d'enfants, comme si ces choses étaient rares, comme si elles représentaient un nouveau raffinement de l'expérience humaine. Puis elles les avaient eues, et elle commença à sentir le plomb s'installer dans ses veines un peu plus chaque jour. Le jour où elle avait compris que si elle n'allait pas acheter à manger, il n'y aurait rien dans la maison; le jour où Benedict était revenu du travail, une semaine après la naissance de Barnaby, et qu'elle avait compris qu'il faudrait qu'elle s'occupe de lui seule; les fois innombrables où une tâche domestique lui était échue, de sorte qu'elle avait acquis de l'expérience et préféré s'en charger parce que c'était plus facile que de le demander à Benedict - tout cela était surprenant pour elle, scandaleux presque."

Cette écrivaine est vraiment douée d'écriture et de réalisme. Le diagnostic implacable (auquel on pourrait certainement apporter des nuances) nous amène des impressions sur le genre humain qui font réfléchir.

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Cercles de culture

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