Cent ans en arrière, retour à la guerre

Publié le 10 Juin 2014

On a beaucoup parlé du Débarquement du D-Day, ces jours-ci.

Logique. Pourtant, je vais évoquer la guerre 14-18.

Ce n'est qu'une coïncidence, mais je me suis rendue à l'exposition consacrée aux carnets de Louis Barthas.

Un photographe, Jean-Pierre Bonfort, a parcouru les villages qui ont été le théâtre des tranchées, massacres, désespoirs et solitudes de nos poilus à l'époque. Au départ, ces images offrent un décalage qui paraîtrait presque inapproprié. Trop banales, aucun effet. C'est normal, elles sont prises avec un portable.

"En 1914, Louis Barthas, artisan tonnelier à Peyriac-Minervois (Aude) partit pour le front où il resta quatre ans. Au fil des jours, il prit des notes et rédigea un récit qui occupe 19 cahiers. L’historien Rémy Cazals découvrit ce texte et le publia en 1978. Quelles traces peuvent encore demeurer sur les lieux où Barthas et ses compagnons connurent les souffrances qu’il relate ? Quelles cicatrices la terre et la nature portent-elles encore ?

Pour tenter de les retrouver, le photographe Jean-Pierre Bonfort a suivi Louis Barthas pas à pas. Bonfort n’emploie pas un appareil complexe et, depuis plus de dix ans, a fait le choix des prises de vues au téléphone cellulaire. Il ne recherche pas l’effet monumental, mais la vibration et la sensation qui se dévoilent grâce à la modestie du dispositif. "

Associées aux extraits des carnets de Louis Barthas (très très bien écrits), ces images sont finalement perçues différemment, avec toute la profondeur de ce qu'elle veulent révéler:

- REALISME - On ne peut pas faire plus réaliste. Ainsi, les écrits partagés et conjugués aux images sont vécus en même temps qu'ils sont lus. On ressent, on met un lieu réel sur ce qui s'est passé.

- BRUT. cent ans après les tranchées et les batailles sanguinaires et boueuses, les paysages sont restés. Certains sont marqués à jamais de l'empreinte de la guerre, avec des cimetières ou mémoriaux. D'autres ont continué à vivre. Mais dans ce chemin boueux, dans ce champs, ou auprès de cette église, le visiteur aura l'impression de retrouver les endroits évoqués par Louis Barthas.

- EPURE. Indispensables pour saisir l'ampleur de l'écriture cruelle de Louis Barthas, elles lui laissent dans un deuxième temps toute la place. Difficile de ne pas grimacer ou avoir les larmes aux yeux en lisant ces enchaînements d'extraits. Dans lesquels on a parfois l'impression que l'ennemi du soldat français se trouvait davantage dans la hiérarchie que dans le camp allemand.

Extrait 1:

De la tranchée une voix rude nous lança cette menace terrible : « Faites passer à l’adjudant Col (notre chef de section) que si sa section n’avance pas on va lui tirer dessus ! »

Terrifiés, nous fîmes comme des vers de terre quelques rampements de plus ; en tête, on essaya de se former en ligne de tirailleurs, mais tous ceux qui quittèrent le talus pour prendre cette formation furent aussitôt foudroyés, criblés de balles.

A ce moment, un planton, un pli à la main, marchant baissé le plus possible, passa près de moi.

« Eh bien, dit-il, vous avez donc peur ? »

Il prononçait à peine la dernière syllabe qu’une balle lui traversait la poitrine, il tomba en avant, la face contre terre, se retourna sur le dos dans une suprême convulsion ; en quelques secondes, je vis la pâleur de la mort s’étendre sur son visage, ses yeux se voiler, une bave sanguinolente apparaître à ses lèvres.

Cent ans en arrière, retour à la guerre

Extrait 2:

Une nuit cependant qu’il pleuvait à torrents l’eau envahit l’abri et descendit en cascade les marches des deux escaliers. Il fallut que sous l’averse quelques hommes se dévouassent pour aller établir un barrage que l’eau creva à trois ou quatre reprises et le restant de la nuit se passa à lutter contre l’inondation.

Le lendemain 10 décembre en maints endroits de la première ligne les soldats durent sortir des tranchées pour ne pas s’y noyer ; les Allemands furent contraints d’en faire de même et l’on eut alors ce singulier spectacle : deux armées ennemies face à face sans se tirer un coup de fusil.

La même communauté de souffrances rapproche les coeurs, fait fondre les haines, naître la sympathie entre gens indifférents et même adversaires. Ceux qui nient cela n’entendent rien à la psychologie humaine.

Français et Allemands se regardèrent, virent qu’ils étaient des hommes tous pareils. Ils se sourirent, des propos s’échangèrent. des mains se tendirent et s’étreignirent, on se partagea le tabac, un quart de jus ou de pinard.

Ah ! si l’on avait parlé la même langue

Extrait 3:

Un jour un grand diable d’Allemand monta sur un monticule et fit un discours dont les Allemands seuls saisirent les paroles mais dont tout le monde comprit le sens, car il brisa sur un tronc d’arbre son fusil en deux tronçons dans un geste de colère. Des applaudissements éclatèrent de part et d’autre et L’Internationale retentit.

Ah ! que n’étiez-vous là, rois déments, généraux sanguinaires, ministres jusqu’au-boutistes, journalistes hurleurs de mort, patriotards de l’arrière, pour contempler ce sublime spectacle !

Mais il ne suffisait pas que les soldats refusassent de se battre, il fallait qu’ils se retournent vers les monstres qui les poussaient les uns contre les autres et les abattre comme des bêtes fauves. Pour ne pas l’avoir fait, combien de temps la tuerie allait-elle durer encore ?

Cent ans en arrière, retour à la guerre

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Le Canard se déplume

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