L'Allemagne et Hitler en 2014... Le perturbant roman de Timur Vermes

Publié le 15 Juillet 2014

L'Allemagne d'aujourd'hui et le nazisme*

J'entends régulièrement que les allemands de ma génération restent très marqués par les horreurs commises sous Hitler.

D'un côté heureusement. Ce qui est plus perturbant, c'est qu'ils sont nombreux à se sentir "responsables/coupables" de ce qui est arrivé, comme si la culpabilité éventuelle d'un peuple aveugle qui a suivi un homme monstrueux pouvait être héréditaire.

Ainsi, la question d'un retour du nazisme est particulièrement traumatisante, alors même que des partis néo-nazis existent bel et bien dans certains pays européens sans qu'il n'est besoin de les intégrer dans des fictions.

En Allemagne, on a fait table rase. Ainsi, je garde de Berlin des images du passé soviétique qui a laissé des traces dans le côté est de la ville. Le Check Point Charlie est l'un des lieux les plus touristiques.

Du nazisme, par contre, il n'y a pas de traces.

Mais si Hitler était vivant aujourd'hui? Que dirait-il?

Extrait 1:

"Le plus stupéfiant restait quand même la situation actuelle de l'Allemagne. A la tête du pays se trouvait une femme lourdaude, aussi charismatique qu'un saule pleureur, et dont l'action était déjà d'emblée discréditée par ses trente-six années de collaboration bolchevique, sans qu'elle en soit le moins du monde gênée aux entournures."

*Je ne suis ABSOLUMENT pas spécialiste du sujet. Il s'agit simplement de mes impressions au vu des quelques échanges que j'aurais pu avoir sur le sujet.

L'Allemagne et Hitler en 2014... Le perturbant roman de Timur Vermes

Ranimer le fantôme d'Hitler par l'humour

Et ce dans tous les sens du terme. L'idée est brillante et rend le roman très agréable à lire.

Timur Vermes réveille Adolf Hitler, au même âge et dans son uniforme, dans un terrain vague à Berlin, dans nos années 2010.

Sa surprise est énorme quand il se rend compte que non seulement il voit le monde plus de 60 ans après, mais qu'en plus tout a évolué de la manière qu'il abhorre.

On a ainsi des situations assez cocasses.

Le récit montre que chaque personne qui croise Hitler, avec la tête d'Hitler, le costume d'Hitler et ses propos racistes, antisémites, machistes, d'un autre temps, pense immédiatement à un imitateur très doué et ne se pose pas une seule fois la question de savoir s'il est sérieux dans ses intentions ou pas. D'où, en plus des situations cocasses, des quiproquos savoureux.

Extrait 2:

- Oui, mon Füreur ! Bon, on fait quoi maintenant ?
- Montrez-moi d'abord comment on utilise ce poste de télévision. Ensuite vous enlèverez celui qui est sur votre bureau. Vous n'êtes pas payée pour regarder la télévision. Et nous avons besoin d'une vraie machine à écrire pour vous. Pas n'importe quelle machine, il faut des caractères antiqua de taille 4. Tout ce que vous écrirez pour moi, vous l'écrirez en laissant un espace d'un centimètre entre les lignes. Sinon, je suis obligé de mettre des lunettes pour lire.
- Je ne sais pas me servir d'une machine, dit-elle, je sais seulement me servir d'un PC. Et si vous me l'enlevez, je ne peux plus rien faire. Mais d'abord il faut savoir qu'avec un ordinateur vous avez toutes les polices dont vous avez besoin.
- Pour la police, j'ai déjà la Ge
stapo.

L'ascension d'un homme au statut d'humoriste qui se prend trop au sérieux

C'est tellement gros que tout passe. Au point que ses monstruosités passent au pire pour du mauvais goût (à la Dieudonné presque) qui justifie des passages récurrents à la télévision, pour des chroniques humoristiques. Humour très noir, qui fera grincer des dents mais qui sur la forme séduira le plus grand nombre.

Hitler vit cette ascension médiatique non comme le parcours glorieux d'un humoriste mais comme une reconquête politique. Le problème, c'est que sur le fond, il parviendra à rallier suffisamment de déçus de la société, quasiment plus forts que ceux qui s'alarment d'une distanciation beaucoup trop faible entre les discours et ce qui s'est réellement passé.

En face de ce phénomène, les partis politiques de la scène allemande semblent bien impuissants...

Autant d'ingrédients qui pourraient permettre à la recette du nazisme de reprendre forme aujourd'hui... Qui sait?

Extrait 3:

La première chose que je vis, ce fut un mot écrit en gros caractères gothiques : "Page Maison". Aussitôt je saisis le téléphone et appelai Sawatzki.

"Hein ? Vous avez vu ?" demanda-t-il. Et sans attendre ma réponse, il se mit à jubiler tout seul : "C'est super, non ?
- Page maison ? ça veut dire quoi ? Quelle maison ?"
La voix de Sawatzki s'étouffa dans le téléphone.
"Eh bien, on ne peut quand même pas appeler votre page "homepage"...!
- Ah bon ! Et pourquoi ?
- Le Führer ne peut recourir à des mots étrangers, surtout s'ils sont..."
Je secouai énergiquement la tête : "Sawatzki, Sawatzki, que savez-vous du Führer ? Cette crispation sur la germanité est la pire chose que l'on puisse faire. Il ne faut pas confondre pureté du sang et rigidité mentale ! Ne vous rendez pas ridicule ! On ne va pas débaptiser un tank en "engin de tir avançant sur des chenilles", simplement parce que ce sont les Anglais qui ont tro
uvé le mot !

Un livre qui pose les bonnes questions

Ce livre n'est pour moi pas dangereux du tout. Au contraire. Il montre qu'une manipulation par les médias, pour exprimer, entre les lignes, diverses opinions fussent-elles les pires, est possible.

Sans comparer Le Pen à Hitler, il suffit de voir à quel point les médias jubilent de donner dans de place au FN pour se rendre compte du champs des possibles pour stigmatiser des catégories de population, inciter à la haine et diviser une société.

Ensuite, au-delà de l'homme, qui est à l'origine du nazisme, c'est toute une réflexion sur les stigmates d'une telle époque qui est rédigée. Le souvenir de l'horreur marque les générations post-Seconde Guerre Mondiale, à l'image de quelques personnages qui ressentent de la culpabilité à travailler avec l'humoriste.

On a ainsi l'occasion de se rappeler, à plusieurs reprises, que diaboliser une seul homme n'est pas la réponse:

- Le contexte des années 20-30 était favorable à Hitler. Il ne s'est pas fait tout seul. Si ça n'avait pas été lui, un autre, comme lui ou différent, aurait pu être en mesure de provoquer des catastrophes comparables.

- Il est arrivé au pouvoir en ayant été élu démocratiquement. Ainsi, à quel point peut-on parler d'un niveau de responsabilité pour le peuple allemand de l'époque? Pour ce qui s'est passé ensuite alors qu'il était peut-être encore possible de l'empêcher (avant le début de la guerre en 1939)? Et nous aujourd'hui: est-ce normal de nous reposer à ce point sur un système démocratique pour croire perpétuellement qu'il n'y a aucun risque pour notre société et que l'élu sera forcément un messie?

Bref, sur la forme et le fond, les idées sont originales et retranscrites de façon très intelligente. Et il est rare de lire un récit qui nous fasse autant rire et qui en même temps pose des constats très effrayants.

PS: Mon roman manosquin, Requiem à 4 mains gauches, disponible en version papier et pdf sur ce site!

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Cercles de culture

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Pierre bracon 15/07/2014 12:47

Bravo ! Tu m'as donné envie de lire, et cela ne m'était pas arrivé depuis longtemps !