Les cicatrices irlandaises dans les romans de Stuart Neville

Publié le 4 Août 2014

Ci-dessous le synopsis des Fantômes de Belfast

L'accord de paix signé en 1998, mettant fin à trente années de guerre en Irlande du Nord, n'a pas effacé toutes les cicatrices. La haine reste vive entre loyalistes et Anglais, d'un côté, et indépendantistes, de l'autre. Gerry Fegan, ancien activiste de l'IRA, sorti de douze années de prison, même s'il a renoncé à toute forme d'engagement, ne parvient pas à retrouver une vie normale. Considéré comme un héros dans le quartier catholique de Falls Road, mais devenu dépressif et alcoolique, il est hanté par douze fantômes : une femme et son bébé tués dans l'explosion d'une bombe qu'il avait placée, un soldat anglais, des miliciens loyalistes... Ces « suiveurs », comme il les appelle et qu'il est évidemment seul à voir, ne le lâchent pas, lui parlent et demandent la rançon du sang. Pour qu'ils le laissent en paix, il décide d'éliminer ceux qui lui avaient ordonné de tuer. Gerry Fegan se retourne donc contre ses anciens chefs, activistes devenus politiciens, profiteurs en tout genre, « balances » et manipulateurs.

Ce roman de Stuart Neville ne donne aucune excuse pour ne pas se renseigner un peu sur le conflit irlandais, pas si vieux que ça, et tellement proche...

Comment imaginer ce qui peut se passer dans un pays dont ne parle aujourd'hui plus que des paysages somptueux?

Les cicatrices irlandaises dans les romans de Stuart Neville

Irlande du Nord, Irlande libre (du Sud), catholiques contre protestants etc. La version très abrégée (voir plus ici)

L’Irish Republican Army (IRA) organise la résistance contre l’Etat britannique, jusqu’en 1921, où une trêve est acceptée par les deux camps. Il en résulte la séparation entre l’Etat libre d’Irlande (actuelle Irlande du Sud) et l’Irlande du Nord qui reste anglaise. Mais une grande partie de l’IRA n’accepte pas le traité, tandis que l’autre rejoint l’armée sud irlandaise conduisant, en 1922, à une guerre civile.

Pendant ce temps a lieu la Guerre d’indépendance en Irlande du Nord, cette fois entre les républicains (qui aimeraient être avec l’Irlande libre du Sud) et les loyalistes (qui veulent rester britanniques).

Les conflits perdurent tout au long des décennies du 20ème siècle.

Entre 1980 et 1990, le première ministre anglais est Margaret Thatcher. Elle est inflexible.

Vers 1990, l’IRA a évolué vers une vision plus pacifiste. Après des années de guerre, l’heure est venue d’essayer d’avancer vers la paix. Mais les loyalistes continuent à tuer des catholiques et les cellules violentes de l’IRA continuent à se venger. Cependant, petit à petit, la situation se calme.

Le 10 avril 1998 est signé l’accord du vendredi saint entre Tony Blair, un représentant loyaliste (John Hume) et un représentant républicain (David Trimble). L’Irlande du Nord reste anglaise mais le Gouvernement doit être constitué de dirigeants des différents mouvements et les discriminations envers les catholiques complètement abandonnées. Par exemple, tous le monde en Irlande du Nord a droit s’il le souhaite à la double nationalité, anglaise-irlandaise. Une campagne de désarmement et de libération des prisonniers politiques est lancée. Puis un référendum au Nord et au Sud est accepté par la majorité de la population.

En 2005, l’IRA rend complètement les armes.

Les Fantômes de Belfast réveillent les tensions

L'auteur a fait de son Gerry un personnage qu'on aime alors qu'il a dû être la pire ordure possible.

Seulement voilà, ce qu'il a commis d'irréparable, c'était il y a deux années. Aujourd'hui, il est sur le chemin de la rédemption et vit dans une Belfast (capitale de l'Irlande du Nord) qui a oublié ces "soldats", et qui tente de se contenter de ce compris avec le mixte gouvernemental quand de nombreux loyalistes et nationalistes rongent leurs freins.

Le roman nous peint le tableau d'une ville prête à exploser de nouveau. Les nouveaux dirigeants venant du mouvement nationaliste pourraient être vus comme des traitres qui sont bien contents d'avoir été récompensés pour tous leurs meurtres par un poste au gouvernement. Les gueules cassées du conflit se sentent totalement abandonnées : la cause n'est pas gagnée mais on ne se bat plus pour elle... pour quoi vivre? pour quoi se battre?

Gerry Feagan a trouvé son combat, tuer ceux qui l'ont obligé à tuer et qui se sont gavés de pouvoir et d'argent depuis. La seule manière de légitimer un personnage comme Feagan est de le confronter à ces êtres en costard et sans aucun scrupule, ni remord. C'est justement le remord qui nous rend Feagan presque sympathique, et qui rend l'histoire originale et intéressante. On se souvient, avec le personnage, des atrocités commises dans les deux camps, de l'absurdité de la situation à l'époque et de la fragilité du contexte de 1998.

Un bon thriller, bien écrit et bien construit

Le suspense est là. Le statut de Gerry Feagan fait qu'on peut tout à fait imaginer qu'il meurt à la fin, pas comme n'importe quel justicier de roman qui gagne à chaque fois.

On apprend tout en se "divertissant" d'un de ces romans noirs qui s'inspirent de la réalité pour nous glacer le sang.

Hyper efficace et très bien écrit, l'auteur ne nous perd jamais entre tous ces personnages. Néanmoins, relire un tout petit peu des infos sur le conflit irlandais (principales organisations, définitions de loyalistes et républicains, nationalistes, revoir dans quel camps sont les catholiques et les protestants), est indispensable.

PS: Mon roman manosquin, Requiem à 4 mains gauches, disponible en version papier et pdf sur ce site!

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Cercles de culture

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