Le livre d'Edouard Louis - une claque dans la gueule

Publié le 3 Octobre 2014

Le jeu de mots est facile, Edouard Louis étant le nouveau nom d'Eddy Bellegueule, et ce dernier étant le personnage principal du roman autobiographique dont je veux vous parler: En finir avec Eddy Bellegueule.

En lisant le titre, on se demande comment l'auteur peut-il donner ce titre à un roman sur sa propre vie. Veut-il se tuer? Tuer une partie de lui-même? Comment en arriver à vouloir renier son nom? On comprendra rapidement qu'il s'agit en fait de tourner la page, mais de la manière la plus radicale qui soit. Sa famille, son village, l'usine où tout le monde finit par travailler, le petit garçon qu'il était, l'adolescent qu'il a tenté de devenir, son entourage... On a l'impression que chaque page est un brasier dans lequel Edouard jette tout ce qu'il a pu vivre avant de partir. D'ailleurs, la sortie de son livre a été très mal vécue là-bas, dans ce coin de Picardie.

Et oui, en lisant, on le comprend.

Mais attention:

Ce n'est pas un roman sur l'homosexualité.

Ce n'est pas un roman sur le Nord.

C'est presque un roman social.

C'est quoi alors? De l'écriture brute, un cri de douleur, une mise à nu. Et pour nous, lecteurs, c'est une énorme claque.

Ce n'est pas un roman sur l'homosexualité

Il a été salué par les associations LGBT et tutti quanti. Cela se comprend, mais attention, l'orientation sexuelle n'est pas le sujet principal du livre, pas pour moi en tout cas.

Petit, il devient efféminé pour chaque étape de sa croissance. Sa façon de marcher le fait se déhancher, malgré lui. Sa voix est plus aigue que la normale. Il est plutôt adepte des activités calmes et n'aime pas le football.

Est-ce que cela en fait un homosexuel? Pas forcément. Mais ce qu'Edouard décrit, c'est la manière dont son comportement et sa manière d'être sont considérés par les autres. Les autres, ce sont les parents, les frères et soeurs, les passants, commerçants du coin, filles et garçons de l'école. Tout le monde. Le petit Eddy n'est pas normal. Et TOUT LE MONDE le pense. Donc pourquoi ne serait-ce pas vrai? C'est cette pensée qui est la plus forte.

"Le crime n'est pas de faire, mais d'être. Et surtout d'avoir l'air."

Extrait 1:

Dans le couloir ils m’ont demandé qui j’étais, si c’était bien moi Bellegueule, celui dont toutle monde parlait. Ils m’ont posé cette question que je me suis répétée ensuite, inlassablement, des mois, des années,

C’est toi le pédé ?

En la prononçant ils l’avaient inscrite en moi pour toujours tel un stigmate, ces marques que les Grecs gravaient au fer rouge ou au couteau sur le corps des individus déviants, dangereux pour la communauté.

(...)

De mon enfance je n’ai aucun souvenir heureux. Je ne veux pas dire que jamais, durant cesannées, je n’ai éprouvé de sentiment de bonheur ou de joie. Simplement la souffrance est totalitaire : tout ce qui n’entre pas dans son système, elle le fait disparaître. Dans le couloir sont apparus deux garçons, le premier, grand, aux cheveux roux, et l’autre, petit, au dos voûté. Le grand aux cheveux roux a craché Prends ça dans ta gueule.

Le crachat s’est écoulé lentement sur mon visage, jaune et épais, comme ces glaires sonoresqui obstruent la gorge des personnes âgées ou des gens malades, à l’odeur forte etnauséabonde. Les rires aigus, stridents, des deux garçons Regarde il en a plein la gueule cefils de pute. Il s’écoule de mon œil jusqu’à mes lèvres, jusqu’à entrer dans ma bouche. Je n’ose pas l’essuyer. Je pourrais le faire, il suffirait d’un revers de manche. Il suffirait d’une fraction de seconde, d’un geste minuscule pour que le crachat n’entre pas en contact avec mes lèvres, mais je ne le fais pas, de peur qu’ils se sentent offensés, de peur qu’ils s’énervent encore un peu plus.

Le livre d'Edouard Louis - une claque dans la gueule

Ce n'est pas un roman sur le Nord

Le climat est abject, dans tous les sens du terme. On ne se brosse pas les dents, on se dit qu'on va forcément finir à l'usine, tous, pour travailler, car il n'y a rien d'autre à faire. On est capable de sortir des phrases du genre "j'aurais pu faire de grandes études, tu sais, si je n'avais pas eu d'enfants, c'est vrai! J'aurais pu faire un CAP".

On n'est pas Moyen-âge, bienvenue dans le Nord de le France, dans un village picard plus précisément, où les gens sont pauvres, et où la misère se conjugue à la culture de la télévision et du vide de l'esprit.

Tout le long de la lecture, j'étais à la fois happée, catastrophée, et je me demandais en même temps à point les descriptions étaient caricaturales. Car en même temps, j'ai du mal à y croire. Et je me demande ce qu'est le plus snob: croire que ça peut exister à ce point ou justement ne pas avoir conscience que ça peut exister à ce point?

Extrait 2:

Les autres femmes s’interrogent à la sortie de l’école « L’autre elle a toujours pas fait de gosses à son âge, c’est qu’elle est pas normale. Ça doit être une gouinasse. Ou une frigide, une mal-baisée. »
Plus tard je comprendrai que, ailleurs, une femme accomplie est une femme qui s’occupe d’elle, d’elle-même, de sa carrière, qui ne fait pas d’enfants trop vite, trop jeune. Elle a même parfois le droit d’être lesbienne le temps de l’adolescence, pas trop longtemps mais quelques semaines, quelques jours, simplement pour s’amus
er.

C'est presque un roman social

La deuxième partie amène à la troisième. les milieux défavorisés de ce coin de Picardie ne sont pas que le théâtre de la misère pécuniaire et sociale. La misère culturelle et intellectuelle en est le corollaire. Il n'y a pas de lutte des classes, puisqu'il n'y a qu'une classe de représentée ici. Les autres, les "riches", font partie de la mythologie et son haïs, prétendument parce qu'ils se la pètent et que les femmes "font leurs madames".

Tout est lié et tout concourt à condamner d'avance les personnages, dont le petit Eddy qui ne cessera de se dire que pour s'en sortir, il faut partir. La première étape, aller dans un lycée de la ville. Il part d'Hallencourt (là où il a grandi) pour rejoindre Amiens. Puis c'est l'ENS de la rue d'Ulm, et enfin, le changement de nom validé en 2013.

Le jeune homme (il est né en 1992... il n'y a que moi qui me sens vieille tout d'un coup?) livre finalement dans son roman une étude sociologique (qui correspond à son parcours étudiant), après avoir consacré un essai à Pierre Bourdieu, intitulé L'Insoumission en héritage.

Extrait 3:

Chez mes parents, nous ne dînions pas, nous mangions. La plupart du temps, même, nous utilisions le verbe bouffer. L’appel quotidien de mon père C’est l’heure de bouffer. Quand des années plus tard je dirai dîner devant mes parents, ils se moqueront de moi Comment il parle l’autre, pour qui il se prend. Ca y est il va à la grande école il se la joue au monsieur, il nous sort sa philosophie.
Parler philosophie, c’était parler comme la classe ennemie, ceux qui ont les moyens, les riches. Parler comme ceux-là qui ont la chance de faire des études secondaires et supérieures et, donc d’étudier la philosophie. Les autres enfants, ceux qui dînent, c’est vrai, boivent des bières parfois, regardent la télévision et jouent au football. Mais ceux qui jouent au football, boivent des bières et regardent la télévision ne vont pas au théât
re.

Bref, un chef d'oeuvre et une claque en même temps.

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Cercles de culture

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Commenter cet article

hector 22/11/2015 14:22

Je crois que ce n'est pas presque un roman social mais cela en est bien un mais pas seulement, oui.
http://www.lesurbainsdeminuit.fr/coups-de-coeur-et-autres-coups?ac_id=8050