La porte de l'enfer se trouve à Naples...

Publié le 6 Février 2015

La lecture de La Porte des Enfers, de Laurent Gaudé, me donne comme premier sentiment que je vais peut-être chercher cette fameuse porte qui donne sur un monde de morts en détresse à Naples, où je me rends le week-end prochain.

Juin 1980, un matin qui devrait être banal : Matteo doit conduire son fils Pippo à l'école. Mais ce jour là, les embouteillages de Naples sont infernaux. Alors ils continuent à pied, en courant, même si le pauvre garçon de 6 ans a du mal à toucher le sol de ses pieds, tiré par la main de son père. Il se plaint mais n'est pas entendu. C'est une fusillade qui arrête la course du Matteo et son fils, et le père est le seul à se relever. Pippo, 6 ans, est mort...

Alors que la mère exige de Matteo qu'il ramène son fils, ce dernier entend le discours de Provolone, personnage haut en couleur, aussi érudit que sulfureux, qui tient d’étranges discours sur la réalité des Enfers. Et qui prétend qu’on peut y descendre…

Le roman est, encore une fois, réussi (il s'agit de mon écrivain contemporain préféré), et réveille un certain nombres de références.

Mais j'avoue, il ne m'aura pas autant marquée qu'Eldorado (qui se déroule à Lampedusa) ou Ouragan (Haïti).

LE MONDE SELON LAURENT GAUDE : UN TERRITOIRE ET DES ÂMES PERDUES

Lampedusa, Corse, Naples, Haïti, Mozambique, une Afrique antique et imaginaire, La Nouvelle Orléans... chaque histoire de Laurent Gaudé s'ancre véritablement dans un territoire.

Il a l'air d'adorer l'Italie, ça se sent à la lecture et son écriture habitée par les terres qu'il décrit est d'autant plus vivante.

Laurent Gaudé, ce sont aussi des personnages perdus, ceux qu'on appelle en général les perdants magnifiques. Ils ont ou vont échouer, vive avec de la honte, de la rancoeur ou un sentiment d'impuissance... On est dans l'humanité à l'état pur.

Et c'est pourquoi La Porte des Enfers, avec les quelques aspects mystiques que le récit comporte, ne tombe jamais dans des écueils des romans sur le sacré, mais reste dans le brut et le percutant.

Extrait (quand la mère en veut au père, Matteo, de n'avoir pas été capable de tirer sur celui qui a tué leur fils):

Je te maudis, Matteo. Comme les autres. Car tu ne vaux pas mieux. Le monde est lâche qui laisse les enfants mourir et les pères trembler. Je te maudis parce que tu n’as pas tiré. Qu’est-ce qui t’a fait hésiter ? Un bruit inattendu ? La silhouette d’un passant au loin ? Le regard suppliant de Cullaccio ? Tu as dû réfléchir alors qu’il fallait te faire sourd à tout ce qui t’entourait. Les balles ne pensent pas, Matteo. Tu avais accepté d’être ma balle. Je te maudis car durant toutes ces années tu t’es tenu à mes côtés avec discrétion et constance – mais tu n’as rien pu empêcher, ni rien réparé. A quoi sers-tu, Matteo ? Je comptais sur ta force. Le jour de l’enterrement, tu me tenais serrée pour que je ne flanche pas. Tu as toujours pensé qu’il y avait une sorte de gloire à traverser les moments de douleur avec stoïcisme et retenue. Moi pas, Matteo. Cela m’était égal. Le plus juste aurait été que je me jette sur le cercueil et que j’en arrache les planches avec mes doigts. Le plus juste aurait été que mes jambes se dérobent et que je me vide de toute l’eau de mon corps en pleurant, en crachant, en reniflant comme une bête. Tu m’as empêchée de faire cela parce qu’il y a là quelque chose que tu ne peux pas comprendre et qui te semble inconvenant. Seule la mort de Pippo est inconvenante.

Je te maudis, Matteo, car tu n’es capable de rien.

Le Naples qu'on retrouve chez Gaudé

Le Naples qu'on retrouve chez Gaudé

LES QUALITES DU GRAND ECRIVAIN, MALGRE UN DEFAUT DE RYTHME

On reconnaît la sculpture monumentale de Rodin ci-dessous. Il m'a semblé la reconnaître en lisant les passages au cours desquels Matteo découvre le chemin qui le mène jusque dans les Enfers et à son fil.

Il y a aussi une sorte de réinterprétation du mythe d'Orphée, qui descend aux Enfers et qui doit surmonter une épreuve humaine particulière pour retrouver l'être aimé qu'il est venu chercher. Il y a également la description de l'Enfer comme un chemin tortueux, passant par un fleuve d'âmes perdus, traversant une forêt épineuse... à l'image de l'enfer de Dante.

Il y a tout pour me plaire. Mais le rythme m'a un peu déçue. Et je suis d'accord avec l'auteur de cette critique, même si je serais moins catégorique que lui.

La narration ne m'a pas complètement convaincue : l'alternance des événements du passé (la mort de Pippo et la réaction de ses parents) et de ceux du présent (la vengeance de Pippo) nuit je trouve au rythme du récit. Les événements de 1980 sont à mon sens les plus intéressants et ils sont hachés par ceux de 2002, cela leur enlève du souffle et de la force. De plus, je n'ai pas aimé le style de Pippo narrateur, trop plat.

La porte de l'Enfer - Rodin

La porte de l'Enfer - Rodin

Laurent Gaudé reste ma référence, sans aucun doute.

Vous pouvez regarder l'émission qui lui a été en partie consacrée fin janvier par La Grande librairie.

Et lire quelques uns ou l'ensemble de ses livres :

Cris

La Mort du roi Tsongor

Le Soleil des Scorta

Eldorado

La Porte des Enfers

Ouragan,

Pour seul cortège

Le Soleil des Scorta,

Danser les ombres

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Cercles de culture

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