J'ai lu un livre qui repeint l'océan

Publié le 22 Mai 2015

"En équilibre sur le bord de la terre, à un pas de la mer déchaînée, reposait, immobile, la pension Almayer, plongée dans l'obscurité de la nuit comme un portrait, gage d'amour, dans l'obscurité d'un tiroir."

Le roman, c'est Océan mer, d'Alessandro Baricco. (Cet écrivain a d'ailleurs refusé d'être le ministre de la culture de Matteo Renzi dans le gouvernement qui s'est installé après le renversement d'Enrico Letta.)

Sinon, il a eu le prix Médicis pour son premier roman, Les Château de la colère, et a fait des vagues dans les années 1990 avec ce second, objet du présent article.

Océan mer, pour moi, c'est une histoire à la fois classique et prometteuse, mais son écriture très recherchée lui donne une envergure unique.

UNE HISTOIRE A LA FOIS CLASSIQUE ET PROMETTEUSE...

Wikipédia est parfois une bonne source d'informations. En l'occurrence, je retrouve le type de synopsis que j'aurais écrit ou voulu écrire pour aborder Océan mer.

Le roman est découpé en trois parties :

  • I. Pension Almayer
  • II. Le ventre de la mer
  • III. Les chants du retour

À la pension Almayer, « posée sur la corniche ultime du monde », sept personnages se retrouvent, sept pièces d'un puzzle, pour guérir de leurs maux par la mer. Tous ont une folie ou une histoire qui les relient les uns aux autres. À la pension Almayer, le séjour est bouleversé par l'histoire d'un naufrage sur un radeau et d'une vengeance entre deux personnages.

Dans cet endroit où l'on « prend congé de soi-même », ces sept personnages essaient de renaître, ont un but en venant ici. C'est le hasard (ce que l'auteur qualifie même de destin) qui rassemble ces sept naufragés en ce même endroit.

Cette pension est un endroit bien étrange : au bout du monde, un endroit où même le temps semble s'arrêter. Ann Deveria dit de la pension Almayer que « c'est un endroit qui existe à peine ». Cet aspect est souligné dans le dernier paragraphe du livre, où même le ciel n'est nulle part au-dessus de la pension Almayer. « Il avait un ciel étrange, de ceux qui courent vite, pressés d'être à la maison. »

J'ai lu un livre qui repeint l'océan

...MAIS UNE ECRITURE TRES RECHERCHEE...

Je l'ai lu en français, et j'ai bien fait, car la langue employée est riche. Il aurait été dommage de passer à côté des multiples subtilités de l'écriture de ce romancier que je découvre.

Ca commence en tirades poétiques, une sorte de cri déchirant vers la mer, ses vagues tantôt calmes tantôt déchaînées. C'est d'abord une prose. Un peintre trace inlassablement les contours de la mer sur sa toile, il peint avec de l'eau de mer, se demande où sont les yeux de la mer.

Et le lecteur, pendant les premières pages, se demandera s'il ne s'est pas un peu perdu, lui aussi. C'est en effet un début déroutant, mais il faut persévérer, et l'écriture nous choppe. Parce qu'elle ne reste pas qu'en prose, ce qui aurait pu donner un ton presque présomptueux, nous gardant à distance de ce qui se passe et ce qui se raconte. Non, elle devient fluide, se repose parfois, puis s'annonce dense et violente. Si on lisait le livre à haute voix, il y aurait des moments de repos, et des moments de tension, de débit de mots rapides... comme le va et vient des vagues.

Les sept personnages qui se croisent sont présentés, découverts à travers quelques bribes de leur passé, sans ordre logique apparent. Peu à peu, on comprend le puzzle, on envisage cette pension perdue sur la corniche au-dessus de la mer, et on plonge dans l'océan d'Alessandro Baricco.

J'ai lu un livre qui repeint l'océan

... QUI DONNE AU RECIT UNE ENVERGURE UNIQUE

Par exemple, les souvenirs du naufrage donnent le frisson. On peut penser au Radeau de la méduse, de Géricault. On sent les jours s'écouler, la soif hanter les survivants entourés d'un enfer d'eau, les vagues ballotter l'embarcation, la violence s'emparer des corps comme un démon, le sang qui abonde sur le bois, le bruit de ceux qui dévorent les morts...

J'ai lu un livre qui repeint l'océan

Je vous livre quelques extraits, qui, d'abord sont de l'ordre du ressenti, du spontané. les phrases sont courtes, simples, les dialogues parfaitement crédibles si on les imagine à voix haute.

"Sur le rebord de la fenêtre de Bartleboom, ils étaient deux, cette fois, à être assis. Le petit garçon habituel. Et Bartleboom. Les jambes pendant, au-dessus du vide. Le regard pendant, au-dessus de la mer.

- Ecoute, Dood...

Dood, c'était le nom, au petit garçon.

- Toi qui es toujours ici...

- Mmmmmh.

- Tu dois savoir le savoir. toi.

- Quoi?

- Où il sont, les yeux de la mer ?

- ...

- Parce qu'elle en a, hein ?

- Oui

- Et où diable est-ce qu'ils sont, alors ?

- Les bateaux.

- Comment ça les bateaux ?

- Les bateaux sont les yeux de la mer.

Il en reste pétrifié, Bartleboom. ça vraiment, il n'y avait jamais pensé.

- Mais des bateaux, il y en a des centaines...

- Et elle, elle a des centaines d'yeux. Vous ne voudriez quand même pas qu'elle doive se débrouiller avec deux.

Effectivement. Avec tout ce qu'elle a à faire. Et grande comme elle est. Il y a un certain bon sens, là-dedans.

- Oui, mais alors, excuse-moi...

- Mmmmh.

- Et les naufrages ? Les tempêtes, les typhons, toutes ces choses... Pourquoi avalerait-elle tous ces bateaux, si c'étaient ses yeux ?

ll a presque l'air impatienté, Dood, quand il se tourne vers Bartleboom et dit

- Et vous...vous ne les fermez jamais, vos yeux ?

Fichtre. Il a réponse à tout, cet enfant."

Et, comme la mer est le lieu propice à la contemplation et à l'évasion de l'esprit par-delà les horizons, nous avons droit à quelques pépites d'ordre philosophique. Des phrases assénées comme des sentences, qui nous saisissent et nous paraissent des évidences.

"On croit que c'est autre chose qui sauve les gens : le devoir, l'honnêteté, être bon, être juste. Non. Ce sont les désirs qui vous sauvent. Ils sont la seule chose vraie."

"S'il y a, dans le monde, un endroit où tu peux penser que tu n'es rien, cet endroit, c'est ici. Ce n'est plus la terre, et ce n'est pas encore la mer. Ce n'est pas une vie fausse, et ce n'est pas une vie vraie. C'est du temps. Du temps qui passe. Rien d'autre."

"- Quelquefois je me demande ce que nous sommes en train d'attendre.

Silence.

- Qu'il soit trop tard, madame."

L'OCEAN, LA MER, ET L'HOMME PERDU DEDANS

Pour rester dans le ressenti personnel, puisque de nombreux blogs ont déjà écrit sur ce roman, voici deux choses.

Un texte, d'abord, poème de Victor Hugo (La Légende des siècles), qui reflète la violence, l'infini, l'enfer et la solitude que peut inspirer la mer.

Pleine mer

Ce monde est mort. Mais quoi ! l'homme est-il mort aussi ?

Cette forme de lui disparaissant, l'a-t-elle

Lui-même remporté dans l'énigme éternelle ?

L'océan est désert. Pas une voile au loin.

Ce n'est plus que du flot que le flot est témoin.

Pas un esquif vivant sur l'onde où la mouette

Voit du Léviathan rôder la silhouette.

Est-ce que l'homme, ainsi qu'un feuillage jauni,

S'en est allé dans l'ombre ? Est-ce que c'est fini ?

Seul, le flux et reflux va, vient, passe et repasse.

Et l'œil, pour retrouver l'homme absent de l'espace

Regarde en vain là-bas. Rien.

Regardez là-haut.

Et puis une chanson, qui dit la nostalgie, l'amour, la plénitude que peut également inspirer la mer.

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Cercles de culture

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