Quatre-vingt-treize, ou le terrifiant Victor Hugo

Publié le 26 Juin 2015

C'est un long roman, mais il est très vite passionnant parce que multiple.

Si mes souvenirs de lecture ne me trahissent pas, il est d'ailleurs bien plus facile à suivre et à lire que Les Misérables, et plus digeste que Notre-Dame de Paris.

Dépassant la répulsion qui lui inspire la Terreur, Victor Hugo légitime la Révolution, et s'autorise des nuances bienvenues à travers des personnages romanesques passionnants.

Quatre-vingt-treize, ou le terrifiant Victor Hugo

Un roman historique

Véritable amoureux de la période historique qu'est la Révolution, on dirait qu'il aurait aimé échanger sa vie contre celle d'un contemporain de 1789 (ses propres dates : 1802-1885). En tout cas, il nous la fait vivre comme s'il les connaissait tous, ces acteurs, du plus illustre (Robespierre, Marat, Danton, qui dialoguent et se disputent dans une scène mémorable), au plus insignifiant aux yeux de la grande Histoire (ce paysan qui ne sait rien du conflit entre monarchiques et républicains), et il choisit la période de la Terreur, celle qui symbolise en quelque sorte à la fois la puissance et la limite de l'esprit révolutionnaire dans son état le plus brut.

Extrait :

Danton venait de se lever ; il avait vivement reculé sa chaise.

- Ecoutez, cria-t-il. Il n'y a qu'une urgence, la République en danger. Je ne connais qu'une chose, délivrer la France de l'ennemi. Pour cela tous les moyens sont bons. Tous ! tous ! tous ! Quand j'ai affaire à tous les périls, j'ai recours à toutes les ressources, et quand je crains tout, je brave tout. Ma pensée est une lionne. Pas de demi-mesures. Pas de pruderie en révolution. Némésis n'est pas une bégueule. Soyons épouvantables et utiles. Est-ce que l'éléphant regarde où il met sa patte ? Ecrasons l'ennemi.

Robespierre répondit avec douceur :

- Je veux bien.

Et il ajouta :

- La question est de savoir où est l'ennemi.
- Il est dehors, et je l'ai chassé, dit Danton.
- Il est dedans, et je le surveille, dit Robespierre.
- Et je le chasserai encore, reprit Danton.
- On ne chasse pas l'ennemi du dedans.
- Qu'est-ce donc qu'on fait ?
- On l'extermine.
- J'y consens, dit à son tour Danton.

Et il reprit :

- Je vous dis qu'il est dehors, Robespierre.
- Danton, je vous dis qu'il est dedans.
- Robespierre, il est à la frontière.
- Danton, il est en Vendée.
- Calmez vous, dit une troisième voix, il est parto
ut ; et vous êtes perdus.

C'était Marat qui parlait.

Quatre-vingt-treize, ou le terrifiant Victor Hugo

Un roman à suspense et un drame

Cette contradiction entre justification et abomination de la Terreur est incarnée par le prêtre Cimourdain.

Avant 1789, il a été chargé de l'éducation d'un noble, qui s'est mis à défendre les causes de la Révolution en se rangeant du côté des républicains et en menant des combats contre les royalistes en Vendée. Seulement, il a l'air trop clément, souhaite l'égalité des sexes et se refuse à faire couler le sang de manière féroce... Que faire de lui? se demande Cimourdain, pour qui la pitié doit être exclue du combat révolutionnaire.

Il y a aussi cette femme, qui ne connait rien aux affaires du monde et se souvient seulement que son mari a été fusillé, sans savoir pourquoi. Jusqu'aux jours où on lui enlève ses enfants. Se réveille une héroïne, crédible et magnifiée, qui fera fie de tout combat sanglant la mettant en danger pour retrouver sa progéniture, qui se trouve en très mauvaise posture.

Il y a, enfin, cette lutte entre personnes du même sang. Gauvain, le fameux jeune noble éduqué par Cimourdain, contre son oncle, qui défend corps et âme les royalistes depuis leur château familial. Peuvent-ils s'entretuer?

Une ode à l'esprit du 19ème siècle

On parle beaucoup du siècle des Lumières, mais le suivant, trop peu étudié à l'école, est le lieu d'expression de grands esprits progressistes, au premier rang desquels justement Victor Hugo.

Pour moi, il met dans la bouche de Gauvain les mots d'un homme trop avancé sur son temps, un peu comme Diderot qui défendait l'égalité hommes-femmes, et qui aurait trouvé davantage d'échos chez les penseurs du 19ème.

Cela donne des phrases superbes pour des raisonnement brillants.

Extraits:

« O mon maître, voici la différence entre nos deux utopies. Vous voulez la caserne obligatoire, moi je veux l'école. Vous rêvez l'homme soldat, je rêve l'homme citoyen. Vous le voulez terrible, je le veux pensif. Vous fondez une République de glaive, je fonde… je fonderais une République d'esprits. »

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Cercles de culture

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