François Cavanna - Les Ritals avant Charlie Hebdo

Publié le 13 Août 2015

Je suis en train de lire Les Ritals, de François Cavanna. Pour deux principales raisons. Et je suis totalement conquise. Aussi pour deux principales raisons.

Les Ritals, c'est donc un bouquin où il raconte sa jeunesse de gosse né d'une française et d'un italien émigré. A travers son autoportrait, c'est tout une maison, une rue, un quartier, une communauté d'italiens émigrés qui vivent pour nous faire comprendre à quoi ressemble leur quotidien du milieu du 20ème siècle.

"C'est un gosse qui parle. Il a entre six et seize ans, ça dépend des fois. Pas moins de six, pas plus de seize. Des fois, il parle au présent, et des fois au passé. (...) C'est rien que du vrai. Je veux dire, il n'y a rien d'inventé. Ce gosse, c'est moi quand j'étais gosse, avec mes exacts sentiments de ce temps-là. Enfin, je crois. Disons que c'est le gosse de ce temps-là revécu par ce qu'il est aujourd'hui, et qui ressent tellement fort l'instant qu'il revit qu'il ne peut pas imaginer l'avoir vécu autrement".

François Cavanna - Les Ritals avant Charlie Hebdo

C'EST LE MEC QUI A CREE CHARLIE

Son écriture, son récit, son langage, ses affirmations de quand il était môme... François Cavanna, c'est un personnage. Il parle des femmes comme on parle d'objets suprêmes du désir, des êtres de chair à baiser. Mais ça passe. Il parle des Juifs, des Noirs, comme un ado plein de préjugés pourrait en parler... Mais ça passe.

L'humour, le décalé, l'absence de scrupules et de limites sont là, évidemment. Il y a aussi une bonne dose de tendresse et de mélancolie. Et puis ce passage, qui explique en somme comment il a trouvé sa vocation de dessinateur. Pour se payer les putes avec ses potes, il y a le fauchage de tunes aux parents, le vol d'illustrés pour les revendre à la sauvette à l'école, et puis surtout...

"Il y a surtout les dessins animés. C'est moi qui les fais. C'est pas dur. Tu prends une feuille de papier, tu coupes une bande longue, vingt centimètres de long, six ou sept de haut, tu la plies en deux, ça te fait un cahier de deux pages et de dix centimètres de long. Bon. Tu dessines quelque chose sur la première page, quelque chose de marrant, par exemple un mec qui encule une bonne femme, ça marche à tous les coups, ou deux boxeurs qui se tabassent la gueule. Tu te mets sur la vitre de la fenêtre, par transparence tu calques ton dessin sur l'autre page. Tu fais gaffe à calquer juste au poil, sans ça ça va trembler. Après, tu repasses à l'encre, mais le deuxième dessin tu le modifies en partie, c'est-à-dire le geste principal. Par exemple tes boxeurs, les deux dessins sont juste pareils bien superposés, sauf les bras.(...)

Ca bougeait même vachement impec, parce que je dessine drôlement bien, sans charre, tout le monde vous le dira..."

Si après ça, on ne comprend pas l'âme de Hara-Kiri et Charlie...

François Cavanna - Les Ritals avant Charlie Hebdo

UN LIEN TRES FORT ENTRE LUI ET MOI : NOS COINS D'ORIGINE

Cavanna, c'est donc le type qui a grandi à Nogent-sur-Marne, dans le Val-de-Marne. Son père a émigré d'Italie et obtenu la naturalisation en 1939. Sa mère est une française, qui fait partie des seules à avoir l'audace d'épouser un de ces sales ritals.

Quand il évoque le coin d'où viennent les Cavanna, page 66 du livre, j'ai été toute chamboulée :

"Entre Gênes et Milan, sur le fleuve Pô, il y a Plaisance. Piacenza. Entre la mer et le fleuve, il y a l'Apennin ligure, pince de homard hérissée de piquants et boursouflée de boursouflures. Depuis la crête de l'Apennin, au fond de gouffres parallèles, des torrents nombreux dégringolent vers la plaine du Pô. Deux de ces torrents, deux voisins séparés par une mince arête de granit, sont la Trebbia et le Nure. Sur leurs berges, cramponnés aux rochers, il y a des villages, des gros, des petits. Bettola, Ferriere, Canadello, Gropallo, Farini d'Olmo, Bobbio, Rivergaro, Ottone... C'est de là qu'ils viennent, mes Ritals".

Parce que je vais vous dire un truc sur ma famille. Mes grands-parents ont émigré d'Italie après 39-45, et se sont installés à Fontenay-sous-Bois, à côté de Nogent-sur-Marne, dans le Val-de-Marne. C'est la famille Carrara. Et je retourne presque année chaque dans l'ancienne maison familiale, en Emilie-Romagne, au sud de Piacenza (Plaisance), pas loin de Bettola, Ferriere, Farini, et plus précisément au milieu de ce coin perdu dominé par Groppalo (un village avec la seule épicerie pour les autres bleds à 10 kilomètres à la ronde)...

Alors, forcément, ça fait tout drôle de se dire que quand on va au cimetière de Groppalo, pour faire un signe à pépé et mémé Carrara, et qu'à côté il y a les tombes Cavanna (la famille Cavanna est très nombreuse et a beaucoup de ramifications, attention), ce sont pas des inconnus. Qu'ils ont vécu le même genre de trucs, à une génération d'écart à peu près : la jeunesse de ce coin d'Italie paysanne magnifique et sous-peuplé, l'émigration en France aux portes de Paris, les travaux de maçonnerie pour les hommes et les ménages pour les femmes, la vie au quotidien avec la communauté d'Italiens de banlieue parisienne, qui se rejoignent presque tous sur deux ou trois villes... Il y a le même bagage d'insultes (les macaronis qui piquent le boulot des Français, c'est un cliché qui a bien duré!), le même langage (un mélange de français, italien et patois, qui transforme les mots type "la pasta asciutta" en "la pastachutte")...

J'entends ma grand-mère quand je lis Cavanna. Et ça fait que j'ai d'autant plus d'empathie pour ce type, qui est quand même le créateur de Charlie Hebdo et pourrait être, physiquement, une sorte de Brassens avec un pif de rital. C'est pas rien quand même!

François Cavanna - Les Ritals avant Charlie Hebdo

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Cercles de culture

Repost 0
Commenter cet article

Coutbet J.L. 13/08/2015 22:45

Bien sûr que j'ai lu son bouquin ! Je l'ai quelque part dans le "bureau" et dédicacé " !!!!!
J.L.C.

Bernieshoot 13/08/2015 18:50

j'ai les mêmes origines ritals alors ça me parle bien