Marseille-Cassis : le soleil, la foule, la vue

Publié le 27 Octobre 2015

C'était LA course que je voulais faire depuis des années.

J'ai d'abord attendu d'être assez préparée et d'avoir des genoux aptes.

Puis j'ai patienté pour avoir ma place, car la course commence déjà lors de l'ouverture des inscriptions.

15 000 pour faire 20 kilomètres. On a déjà vu plus grand, pour une course, mais j'avoue qu'avec l'organisation minimaliste pour le départ, à savoir "c'est parti, allez-y", c'est un sacré bordel.

Cela n'a pas empêché cette course d'être la meilleure que j'ai faite, en ce qui me concerne.

Parce que je l'ai faite avec mon père de bout en bout et que c'était un projet qu'on avait en tête depuis un certain temps,

Parce que j'étais bien préparée et qu'on n'a pas trop couru après le temps (1h52, c'est déjà pas mal),

Parce qu'il faisait beau et que le parcours est splendide.

Le temps est ainsi passé très vite, la montée du col de la Gineste n'a pas été trop pénible, la descente était très agréable ensuite, sauf quand la route décide finalement de remonter un peu pour te casser les cuisses, et l'ambiance (malgré la foule très compacte) reste conviviale et enthousiasmante.

Donc voilà, j'en ressors enchantée, avec l'impression d'avoir franchi un cap dans mon petit parcours de coureuse, et je relis avec un sourire ce que j'écrivais au sujet d'un précédent semi-marathon, dans le cadre d'un projet que je vous présenterai une fois abouti, en 2016...

Je vous livre ainsi le passage sur mon premier semi-marathon, il y a deux ans, pour vous laisser comparer avec les premiers mots de ce billet sur le Marseille-Cassis. Cela n'a rien à voir.

Marseille-Cassis : le soleil, la foule, la vue
Comment j’ai commencé à me rentrer dans la gueule…

Voilà. C’est ce que je me tue à répéter depuis des années. J’aime courir. Mais justement, associer le verbe aimer à l’infinitif de « courir » signifie qu’on court pour le plaisir.

D’ailleurs, courir rime avec plaisir. D’autres l’associent avec souffrir, mais y trouvent leur compte également.

Je voudrais regarder ces gens-là avec dédain, car ils s’inventent des problèmes supplémentaires, comme s’il n’y en avait pas assez tous les jours, pour nous et pour les autres.

Je les regarderais volontiers avec dédain si je ne me retrouvais pas au milieu de ces mêmes gens, sur une ligne de départ de semi-marathon. Pour de vrai, pas métaphoriquement. C’est pour de vrai qu’on a choisi de s’entasser derrière une trace blanche dessinée pour l’occasion, c’est pour de vrai qu’on se dépassera les uns les autres dans les premières minutes pour « bien se placer », qu’on regardera notre chronomètre pour surveiller le temps nécessaire pour parcourir chaque kilomètre.

On ne court après rien, puisque nous sommes dans le même peloton de départ que les coureurs d’un niveau professionnel, présents pour se qualifier pour des compétitions de plus grande envergure. C’est à peine si on arrive à se convaincre qu’on court pour atteindre un but qu’on s’est soi-même fixé, en tant que Dieu chacun dans son petit monde.

« Cours à cette vitesse et ce sera un succès ».

J’ai l’impression de jouer ma vie, car j’ai pris un pari. Or, je ne joue rien, et me suis simplement inventé une sorte de monstre appelé « échec » qui sera derrière moi comme une voiture-balai, prête à me ramasser si je ne parviens pas à compléter mon objectif.

- Tu fais vingt kilomètres ?

- Non, vingt-et un et des poussières.

- C’est pareil, non ?

Non, ce n’est pas pareil. Car après un kilomètre, quand tu commences déjà à te poser cette fameuse question « mais qu’est-ce que je fous là ? », il y a un toujours un con à quelques mètres de toi qui crie à la cantonade, tout fier de lui : « allez ! Plus que vingt ! ».

Je me fie aux meneurs d’allure. C’est bien pratique, un meneur d’allure. Il a un grand étendard avec inscrit quelques chiffres qui symbolisent la performance que tu vises.

Alors tu regardes cet étendard et sans te poser de questions, tu t’arranges pour le suivre coûte que coûte. Il n’y a que ces petits chiffres qui comptent et doivent rester dans ton champ de vision.

Le sol change et devient de cailloux, mais c’est à peine si tu t’en rends compte. Tu oublies tes pieds qui d’habitude sont l’une des premières choses que tu regardes quand tu cours ; tu oublies tes mollets, tes genoux qui se tordent dans les virages et en doublant chaque participant ; tu oublies tes cuisses qui se lèvent mécaniquement pour rester à la bonne allure ; tu oublies tes poumons ; tu oublies ton cœur ; et surtout, tu oublies ton cerveau.

Ne pas réfléchir, regarder un point fixe et foncer sans se poser aucune question.

C’est étrange. Ce type de sentiment, à savoir faire le vide à l’intérieur de soi et se concentrer uniquement sur un point extérieur, fait partie de ce qu’on recherche parfois. Pour fuir une certaine brutalité, ou nos questions existentielles qui tournent en permanence dans notre esprit. Cette démarche est donc libératrice, en quelque sorte. On fait une pause, de haut en bas, et on se réveille après un certain d’hibernation spirituelle.

Mais au bout d’un certain temps de course, le fait de constater que les membres en-dessous de notre tête s’agitent comme les parties d’un robot indépendant de notre cerveau a de quoi nous perturber.

« Tu rejoues Les Temps Modernes ? ».

On court à la chaîne. On ajuste une allure en réglant nos mouvements et en négociant avec nos muscles et nos articulations.

Ce temps de robotisation, si tout va bien, peut durer tout le temps de la course.

Pour moi, cela a duré trente minutes. Trente minutes durant lesquelles j’ai rattrapé puis suivi le meneur d’allure qui portait l’étendard « 2h00 ». Puis j’ai accéléré. J’avais envie d’aller plus vite, et malgré la petite voix qui m’alertait que c’était risqué de boucler les onze premiers kilomètres trop rapidement par rapport à mes capacités, j’ai écouté mon cœur qui voulait s’emballer et mes jambes qui se sentaient en pleine forme.

Le onzième kilomètre passé, on entend une autre voix crier avec enthousiasme « Plus que dix!». Une envie de meurtre me vient, et j’hésite entre courir après celui qui vient de crier cette sentence et me mettre sur le côté pour rejoindre les spectateurs.

C’est là que les muscles parviennent à envoyer leur message de douleur à mon cerveau, et qu’unanimement, mes membres m’empêchent d’avancer comme je l’avais prévu.

« Bien tenté, mais tu n’es pas une machine ! ».

Et je marche à partir du 13ème. Je me maudis, je peste contre mon mental de pacotille face à cette épreuve qui n’est au fond pas si terrible et en même temps parviens à me persuader que de toute façon, je n’y arriverai pas, car ce n’est pas mon jour ; je n’ai pas les jambes ; le parcours ne convient pas…

Je deviens une ratée. A mesure que les secondes filent et que je ne recours pas, l’échec se fait d’autant plus grand, et j’entendrais presque un monstre ricaner.

C’est un de ces moments où on se sent seul. Mais je l’ai bien mérité, rien ne m’a forcé. Il y a cette phrase qui vient, comme une promesse pour m’aider à terminer cette course : « Plus jamais ! ».

Je repère un autre gars qui s’est résolu à marcher, comme moi, depuis dix minutes. Je lui tape sur l’épaule et lui demande s’il ne veut pas qu’on se motive pour atteindre ensemble la ligne d’arrivée.

Il acquiesce, l’air épuisé. On repart, à une allure modeste, certes, mais on repart. Le monde avance à nouveau, le cœur s’emballe et les jambes ne comprennent plus, elles pensaient que c’était déjà terminé.

On entame alors une lutte contre la douleur et pour que le cerveau reprenne le dessus, quitte à couper les connexions avec nos membres. Les kilomètres défilent lentement, les minutes s’écoulent rapidement et on voit la barrière des deux heures arriver.

Une pensée : « C’est foutu ». Et une nouvelle détermination « je termine en courant, ce sera déjà bien ! ».

Plus qu’un kilomètre et demie… autrement dit des poussières. Je veux accélérer mais mon corps refuse de me suivre pour le moment.

Pourtant, on m’a dit que l’émulation était toujours au rendez-vous pour nous accompagner jusqu’à la fin de l’effort. On m’aurait menti ? Comment me faire rembourser ?

Je sens qu’une sensation étrange monte cependant, alors qu’on passe la ligne du dernier kilomètre. Non, on ne m’a pas menti, cette fois mes jambes me portent et m’entraînent. Tout mon corps s’élance dans une seule idée «C’est bientôt fini ». Et plus vite on va, plus vite on termine. Cela, la moindre parcelle de mon corps l’a compris.

C’est en sprint que j’en finis avec ma bataille, pour laquelle je m’entraînais depuis des semaines.

Pendant quelques heures, l’épuisement, le mal au ventre, le tournis… je ne comprends pas pourquoi je me suis inscrite, je ne comprends pas pourquoi les gens aiment ça.

Passées ces quelques heures, je ressens une sorte d’excitation. Dans ma tête, une petite voix qui me demande « C’est quand la prochaine ? ».

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Mes écrits : Poids Plume, #Le Canard se déplume, #Exutoire

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Corubet J.L et Gaby. 27/10/2015 17:35

Bravo ! Toi une "coureuse" ? Hum !
Nous t'admirons tous les deux... Et ton père comment il était à l'arrivée ? Il aurait pu prendre son taxi.
Il a le permis ! Bravo à vous deux. Tu mérites David ou David te mérite....

t'as vu ma plume 28/10/2015 08:57

Figurez-vous que papa était en forme et qu'il connait très bien cette course ;)

Bernieshoot 27/10/2015 17:12

un regard très intéressant sur l'envie de courir qui est une vraie passion personnelle

Corubet J.L et Gaby. 27/10/2015 14:36

Et ton papa, il a fini en taxi ?