Le goût de courir, jusqu'au bout - récit d'un défi hivernal

Publié le 9 Février 2016

- Tu es tarée.

- Je le fais avec une copine.

- VOUS êtes tarées, alors.

Oui. Peut-être. On est tous le con de quelqu’un, on est tous le fou de quelqu’un. Donc tant pis si mon trip, là maintenant, c’est de faire un trail. Urbain. En région parisienne. De 24 km. De nuit. Début février. Je sais que c’est difficile à comprendre, mais il y en a tout de même qui me comprennent. Alors ça suffit.

« Courir ! S’il existe une activité plus réjouissante, plus euphorisante qui nourrisse davantage l’inspiration, j’ignore laquelle. Lorsqu’on court, l’esprit file aussi vite que le corps. »

Joyce Carol Oates (La foi d’un écrivain)

Ca ne sert à rien de courir après la performance, surtout quand on n’est pas spécialement entraîné. Le but, c’est de tenir.

Souffrir pour y arriver, mentalement et physiquement, cela fait partie de l’épreuve. Personne ne fait quelque chose lorsque c’est trop facile. Il faut que le goût du défi vienne chatouiller tes papilles.

Je n’étais pas vraiment prête : je cours beaucoup sur tapis, pendant 30 à 40 minutes, et j’ai fait une pause pendant l’hiver pour les sorties plus longues. De plus, m’entraîner à courir dans des escaliers, ce n’est pas mon truc. Voilà.

AVANT LA COURSE

On a acheté exprès la lampe frontale, parce qu’une partie du parcours se déroule dans les bois, non éclairés la nuit. On a un objectif, raisonnable en plus. 2h25 maximum pour faire 24 km, cela signifie qu’on fait la première boucle de 12 km en 1h10 et des poussières, et la deuxième en 1h15 environ. Cela donne une allure moyenne de 10 km/h.

Voilà pour les calculs. Pas de stress, pas de pression.

LA PREMIERE MOITIE

On papote et on tient un 10,5 km à l’heure. C’est parfait. La température est impeccable et un léger vent promet de nous réfléchir en cas de coup de chaud à cause de l’effort. Le passage dans les bois est agréable et la lampe frontale tient bien sur ma tête. Au bout de vingt minutes, le parcours nous emmène dans une petite ruelle sur la gauche.

Ce n’est pas une ruelle. C’est le « chemin des vignes », et jamais un nom de voie aussi poétique n’aura été autant synonyme d’enfer pour un coureur.

A ce stade, on a fait le premier tier des escaliers (dans le sens de la montée, évidemment)

A ce stade, on a fait le premier tier des escaliers (dans le sens de la montée, évidemment)

Ensuite, un peu de répit, mais les montées, même peu fréquentes, s’enchaînent et son particulièrement raides.

Le souffle est bon, les mollets répondent, mais les cuisses, avant le premier tiers du parcours, faiblissent déjà. Les quadriceps gémissent. La fin de la première boucle va être longue… Déjà, des coureurs partis dans la vague après la notre nous dépassent. Et leur allure a tendance à nous décourager.

« Il y a des coureurs qui ont l’air de voler, d’autres qui ont l’air de danser, d’autres paraissent défiler, certains semblent avancer comme assis sur leur jambes. Il y en a qui ont juste l’air d’aller le vite possible où on vient de les appeler. »

Jean Echenoz, (Courir)

Je pourrai vérifier par la suite que le premier pour le parcours de 36 km aura mis moins de temps que nous pour en faire 24 (à 3 minutes près). L’humilité, c’est une qualité à bien intégrer, quand on court.

LA DEUXIEME BOUCLE

Besoin de desserrer ma chaussure gauche. J’ai la plante du pied qui brûle méchamment.

Au moment de terminer la première boucle, des indications nous incitent à aller à gauche pour finir, et à droite pour continuer. On s’est inscrites pour faire deux boucles. Donc nous nous dirigeons logiquement vers la droite. Mais la perspective de refaire le même parcours, après avoir déjà souffert pendant un peu plus d’1h15, me met du plomb dans l’aile. Je ne m’en sens plus si capable que ça, et je fais partie de ces gens qui sont capables d’abandonner une course.

On sait déjà que l’objectif de 2h25 n’est pas réalisable, et je n’ai jamais couru plus de 2h10 (2h13 exactement).

Une véritable bataille mentale s’engage. Cette première partie de deuxième boucle passe plutôt bien, on arrive même à accélérer. C’est parce qu’on sait ce qui nous attend.

Ma grande victoire personnelle aura été de faire deux fois ces marches du chemin des vignes en courant. Ensuite, je vais marcher régulièrement. Car sur certains passages, marcher à bonne allure est plus efficace que de se forcer à courir à è,5 km/h.

Les 40 dernières minutes, parce qu’on mettra 2h40 en tout, sont un calvaire. On rejoint d’autres coureurs, encore d’autres nous rejoignent. Nous sommes 6, puis 2, puis 4, et enfin 2 de nouveau sur la fin. On voit quelqu’un chuter, on découvre des douleurs musculaires jusque là inconnues (on a donc autant de muscles dans les fesses ?), je crie « je n’en peux plus ! » et suis rabrouée par ma partenaire de course qui est plus rodée que moi, et qui m’aide beaucoup à tenir. La simple impulsion pour passer de la route à un trottoir nous arrache un cri de douleur. Quand la fin approche, à 4 minutes environ, je manque de tomber à mon tour, mais je me ressaisis doucement et c’est prudemment, sans même sprinter (le sol est instable), qu’on franchit la ligne d’arrivée.

Je l’ai fait. On l’a fait. 1 heure plus tard, dans le métro, ma partenaire me sort :

- On est maso.

C’est ça qu’est bon.

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Compagnons de route, #Exutoire

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Commenter cet article

Courbet 11/02/2016 01:17

C'est vrai ! Au fait, on court devant qui ou derrière qui ? Et pourquoi ?
ça ! c'est fait !
C.J.L. Gros bisou.