La Fabrique du Monstre - le livre qui a les couilles de raconter les quartiers Nord de Marseille

Publié le 29 Juin 2016

C'est dans feu Le Petit Journal que j'ai entendu parler de ce livre, car Philippe Pujol (journaliste Prix Albert Londres 2014) y était invité et a pu parler au moins dix minutes de son travail et de ce qui a amené à cet ouvrage. Un moment assez rare (parler longuement d'un livre "documentaire" sans recherche du buzz dans une émission d'infotainment) pour être rappelé.

Je me le suis commandé et gardé au chaud jusqu'à il y a quelques jours. Ce genre de livres, il faut être sûre de pouvoir se poser plusieurs heures pour s'en nourrir. Et je l'ai en effet dévoré.

Il se lit presque comme un thriller, mais dont on connait la fin.

Avant de plonger dans le froid constat des problèmes des quartiers Nord, quelques chiffres ou plutôt tendances observées, présentées par l'auteur lui-même pour éviter toute stigmatisation :

- 95% des gens veulent s'en sortir normalement et seulement 5% sont pris dans la délinquance

- A la Castellane, par exemple, il y a 8.000 habitants dont 2.000 jeunes, et au maximum il y a 200 jeunes qui travaillent dans la drogue sur une année. Et il n'y en aura qu'une vingtaine là-dedans qui feront carrière

Crédit photo : AFP Bertrand Langlois

Crédit photo : AFP Bertrand Langlois

C'EST QUI C'EST QUOI?

Philippe Pujol, journaliste Prix Albert Londres 2014, habite Marseille. Dans son tout dernier livre "La fabrique du monstre, 10 ans d'immersion dans les quartiers Nord de Marseille, la zone la plus pauvre d'Europe " aux éditions Les Arènes, il dresse le portrait des quartiers Nord de Marseille , de ses gamins et de leurs familles, en diffculté, qui pour s'en sortir doivent accepter des compromis et des compromissions .

Pauvreté, drogue, clientélisme, violence sociale, ghetto scolaire sont de rigueur. De nombreux minots n'échappent pas à cette société parallèle et tombent en majorité dans la délinquance et le trafic de drogue. Ils finissent criblés de balle façon "homicide barbecue" ou en prison.Un réel concentré de misères humaines .

Crédit photo : AFP Gérard Julien

Crédit photo : AFP Gérard Julien

UN THRILLER A L'ENVERS

Dans ce livre, l'auteur commence par la fin de l'histoire, et parvient quand même à introduire frissons et suspense pour le lecteur qui doit se rappeler à chaque ligne que ce qu'il lit s'est réellement passé.

C'est un jeune troué de balles qu'on découvre sur le parking d'une chaîne d'hôtels. On ausculte la scène de crime. Qui vient? Qui ne vient pas et serait donc suspect? Comment en parle-t-on? Que savent ses parents? Ses amis? Ses ennemis? car il est rare apparemment de ne pas avoir d'ennemis pour un ado de ces quartiers. Moi-même, et je ne sais pas pour vous mais bon, je n'ai aucun ennemi dans mon entourage ou mon quartier qui m'en voudrait à MOI au point de venir me trucider avec une arme à feu. C'est quand même quelque chose de difficile à comprendre et à concevoir.

C'est ensuite que l'auteur explique qu'il connaissait le gamin, et il nous retrace son parcours. De la première opportunité de faire le guetteur pour les dealers au lieu d'aller à l'école aux rêves de grandeur coupés nets par une arrestation, mais nourris par la prison, confrontés naïvement au monde des caïds et se terminant définitivement la cervelle broyée de plomb.

Si on prend du recul sur la lecture, c'est le même mode opératoire qu'applique l'auteur sur l'ensemble du livre. Dans un chapitre, on part du résultat sanglant pour remonter la pente jusqu'aux éléments déclencheurs. Dans le livre, on part des faits divers sordides pour s'élever et regarder l'état urbain des quartiers, puis aborder les politiques urbaines (comment les interventions de la ville trop localisées ne permettent pas d'apporter mixité et sécurité en même temps, tombent aux mains des propriétaires véreux qui exploitent les plus pauvres, et échouent à faire du renouvellement urbain, ce qui donne une ville en travaux permanents), et terminer par le politique... Jean-Claude Gaudin, Stéphane Ravier, Samia Ghali, Sylvie Andrieux, Jean-Noël Guérini... La ville de Marseille souffre, à la base, d'un clientélisme politique crasse et tellement visible que ça en devient obscène. On peut pendant des années financer à blanc des associations qui ne feront rien mais assureront un soutien dans leur secteur pour les élections prochaines. Le FN n'a pas fini d'y grimper (même s'il est aussi coupable de bassesses politiques que les autres partis dans cette ville), et Jean-Claude Gaudin finira ses jours tranquille en tant que maire ou ancien maire décoré pour je ne sais quel mérite, alors que d'après le livre, il n'a jamais rencontré la mère de l'un de ces gamins tués dans les guerres de quartier.

UNE SEULE CRITIQUE... LA PARITE?

C'est ce que j'indique sur Babelio dans mon commentaire du livre.

Un seul reproche, qui vaut un 4 étoiles au lieu de 5 : rien sur les femmes? A part le portrait de deux mères combattives et la brève description du parcours d'une fille qui passe entre les bras d'un dealer puis d'un autre, on ne lit rien sur la scolarité, la vie quotidienne et la vision de l'avenir des adolescentes et jeunes femmes de ce quartier Nord, en parallèle des gars qui pour certains prennent la voie du deal et de la cascade de violence.

Le fait que ce sujet ne soit pas abordé mais fait très peur : est-ce que les filles, on les voit quand on arrive de l'extérieur ou est-ce qu'elles sont "bannies" de l'espace public? A-t-on une idée des violences qui portent sur elles, pour soit confirmer la peur que j'ai soit la nuancer ou la contredire?

J'espérais avoir une réponse dans ce livre, mais il faudra la chercher ailleurs.

PS : mon dernier écrit, entre essai et roman, sur les liens entre la course de fonds et le temps de travail, est en accès libre

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Le Canard se déplume, #Cercles de culture

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