Le Marathon de Paris - une course d'orientation sans boussole dans le secteur public

Publié le 14 Juin 2016

Et voilà le troisième chapitre (on est presque à la fin).

Le Marathon de Paris - une course d'orientation sans boussole dans le secteur public

Cette troisième étape dans la construction de ma vie professionnelle, en étant encore au début de cette dernière, c'est l'entrée dans la fonction publique territoriale. Alors attention, je ne fais pas du Zoé Shepard qui casse le système ET les gens qui en font partie. Moi, je critique simplement la machinerie, qui amène à une triple course:

- Une course d'orientation sans boussole car malgré tous les cadres réglementaires, ou à cause d'eux, on ne sait pas comment ni pourquoi ni par qui agir

- Une course aux parapheurs : le parapheur est le document papier qu'on doit faire signer et qui fait office de Graal pour valider un dispositif ou une politique. Quand on rédige sa note et qu'on la met dans un parapheur, on sait quand elle part et d'où elle part, mais on ne sait jamais par où elle passe ni quand elle reviendra avec la validation.

- Une course en fractionné: on passe beaucoup de temps à réfléchir, à deviser, à faire valider, attendre les arbitrages... et quand on te dit "go", les échéances se sont tellement rapprochées qu'il faut carburer comme jamais pour tenir les objectifs.

EXTRAIT 1 - sur le timing

Il y a une période de rodage à passer, quand on se met en quête de ne pas subir. Je me rends compte que si je calcule le temps passé sur des travaux inutilement, parce que lesdits travaux sont finalement abandonnés ou que les consignes floues ont depuis été éclaircies, la durée de travail non transformé peut facilement être supérieure à celle des missions menées à bien et jusqu’au bout. Entêtée de ne pas vouloir subir, coûte que coûte, je finis parfois par être victime de ma propre « rapidité d’exécution ».

Or, la rapidité n’est pas la meilleure qualité du monde de la fonction publique ou de la grosse machinerie. Il ne s’agit pas d’un sentiment de défiance vis-à-vis du travail vite fait et bien fait, comme le véhicule un certain cliché sur le fonctionnaire – comme si les fonctionnaires correspondaient tous au même prototype du type payé et jouissant de la sécurité de l’emploi donc ne faisant rien – mais davantage au contexte sans cesse fluctuant de la vision stratégique de la collectivité. Une entreprise privée aura pour but des résultats économiques, un territoire des résultats politiques. Les seconds sont bien plus compliqués à traduire dans une stratégie claire pour chaque service, activité et mission que pour les premiers.

Je me rends ainsi compte que, le temps de préparer un rendu pour répondre aux premières consignes qu’on m’a données, ces consignes ont déjà changé. A quoi cela sert-il donc de se montrer tel un modèle de rapidité d’exécution dans ce cas ?

EXTRAIT 2 - sur l'idée de force de proposition

cadres A, en haut de l’alphabet, avons pour mission de réfléchir, pour accomplir le projet politique des élus. C’est la classe.

En réalité, lorsque les directives descendent jusqu’à nous, rien n’est cadré. On te demande de mener une réflexion sur un évènement de promotion du territoire à tenir, sachant que… rien.

Pas d’échéance, pas d’orientation, pas de volonté. Tu dois faire des propositions. Du coup, cela signifierait que le cadre A a une marge de manœuvre immense, non ?ce qui amène à passer beaucoup de temps pour construire des propositions qui tiennent la route.

En réalité, l’idée de« Force de propositions » n’existe que pour permettre à celle des « remises en cause » d’exister. Car toutes les propositions que tu feras, à la demande de l’administration, pourront être rejetées sans discussion et sans te donner l’occasion de défendre tes idées.

Déjà, on va t’aborder un matin en te faisant comprendre que ce qu’on t’a demandé est devenu urgent, alors qu’on ne t’avait donné aucune échéance.

Ensuite, lorsque tu poseras sur la table tes éléments de réflexion, la première phrase sera en général :

« Ce n’est pas ce qu’on attendait ».

Ah, parce qu’ils savaient ce qu’ils attendaient ? Dans ce cas, pourquoi ne pas le signaler tout de suite ?

EXTRAIT 3 - sur la course et l'absurde

Avant, je courais pour me vider la tête. Ne plus penser à rien d’autre qu’à mes jambes qui s’élancent et laisser mon esprit s’évader vers des rêves agréables.

Maintenant, je cours pour me dire que le monde avance, que je suis utile à ce monde, qu’on me voit, que j’y accomplis quelque chose. J’ai besoin de concret.

Je ne sais pas faire grand-chose de mes mains puisque je me suis engagée dans un parcours dit « intellectuel ».

Seulement, l’intellectuel est censé nourrir des projets opérationnels qu’on peut toucher, à la fin. Alors en attendant de pouvoir toucher le résultat de mon travail, je cours pour taper le sol, montrer que je suis une battante et que je peux m’améliorer dans mes chronomètres.

(...)

Je suis une fourmi insignifiante, dont les tâches peuvent paraître ridicules. Mais j’en ai au moins conscience, et j’essaie de changer.

Et courir est devenu l’une des occupations les moins absurdes de ma semaine.

(...)

Je me suis mise au sport de combat, pour compléter la course à pied. Après le collectif par l’équipe, l’individualisme par la course, j’adopte l’attitude combattive par l’affrontement. Symbolique, certes, mais féroce. Il faut tout réapprendre. Le cardio, c’est important. Toujours travailler son souffle. Mais qu’importe la force, dans un premier temps. Ce qui compte est le réflexe, l’esquive, le mouvement. Toujours en mouvement, dans une lutte constante contre l’adversaire.

EXTRAIT 4 - sur le sens qu'on donne à son travail

J’ai terminé en seulement trois jours la lecture du roman Le Quatrième mur, de SorjChalandon.

(...)

Je retiens de cette lecture et de l’empreinte qu’elle m’a laissée une certaine leçon de vie. Qui suis-je pour me plaindre, crier à l’injustice d’une situation cent mille fois meilleure que celle de la moitié des autres êtres humains de la planète ? Et surtout, qu’est-ce que j’attends pour faire ce que je veux de ma vie, étant libre et chanceuse de pouvoir décider de quels changements j’ai besoin ?

(...)

Je ne pleure pas, je mets du temps à m’endormir et, le lendemain, je reprends le chemin du bureau. J’arrive à l’heure, pour retrouver mon poste de fonctionnaire utile aux autres. Je prends connaissance de la dernière demande de ma hiérarchie – rédiger un paragraphe expliquant que notre département est le plus fort en fiscalité – et je n’ai qu’une envie, leur faire bouffer, à tous, de la glace préalablement jetée sur le goudron d’un trottoir parisien.

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Mes écrits : Poids Plume

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