Voir Ma Loute et souffrir...

Publié le 1 Juin 2016

Je n'aime pas disserter sur des objets culturels que je n'aime pas. Parce que je ne me considère pas comme suffisamment légitime pour descendre en flèche un film ou un livre, qui a demandé énormément de travail, bon ou mauvais, et ne mérite pas de sentence définitive alors que tout objet culturel contient sa dimension subjective.

Mais là... Des questions se posent sur ce film qui divise critique et public. Et puis je n'ai pas d'influence suffisante pour tuer un film qui est passé à Cannes :D.

Avant cela, place à une chronique cannoise que j'ai écrite pour le Mouv'In, mais trop tard pour apparaître dans le numéro de juin semble-t-il.

Voir Ma Loute et souffrir...

RINQUINQUIN CONTRE P’TIT QUINQUIN A CANNES : LA GUERRE DES FILMS ET DES TERROIRS

Aucun des deux n’a gagné de prix. Ils ont pourtant fait tous les deux fait parlé d’eux et nous retiendrons des noms de stars à l’écran et de réalisateurs habitués des festivités cannoises derrière la caméra. L’un s’attache à décrire un Nord-Pas de Calais particulier, l’autre a choisi notamment les paysages provençaux pour développer son histoire. Je veux parler de Ma Loute, de René Dumont, et de Mal de pierres, de Nicole Garcia. Entre le nord et le sud, j’imagine, lecteur, que ton camp est déjà choisi ?

Le territoire, un encrier pour un style cinématographique

Le récit, les dialogues, et les visages, sont autant de sources de créativité pour la caméra. Mais les paysages en constituent une à part. Parce qu’ils ne sont pas indispensables, ils constituent un vecteur de liberté magnifique pour les réalisateurs. Certains en font un appel d’air (Xavier Dolan utilise des plans ralentis mettant en scène la nature pour illustrer le rêve, l’intime et l’imaginaire des personnages), d’autres veulent lui donner un rôle qui éclabousse l’écran (là, on peut penser aux filmes de Terrence Malike ou encore à The Revenant ou la nature est suprême dans tous les sens du terme).

Je n’ai vu ni l’un ni l’autre, mais ce que j’ai pu lire ou voir me laisse à penser que Ma Loute et Mal de pierres ont choisi de faire du cadre paysager le personnage de départ.

Tenez, par exemple, je vous dis que je veux filmer une histoire d’amour. Elle pourrait avoir lieu n’importe où. Mais si je vous dis, en deuxième élément, que cette histoire d’amour doit se dérouler soit à New York, soit à Paris, soit en Sicile, vous comprendrez que l’écriture du film « subira » ce cadre paysager. Le tout, c’est de le dépasser pour en faire une arme visuelle. Woody Allen fait ça presque à chaque fois. On parle de sa trilogie londonienne, de ses films faits « à la maison » (c'est-à-dire à New York) ou encore de ses escapades parisienne (Midnight in Paris) ou romaine (To Rome with love). Du coup, qu’on aime ou pas, quel que soit l’angle d’attaque d’une opinion sur le film, un commentaire sur le territoire où est encrée l’histoire du film est quasiment obligatoire.

Ma Loute, portrait d’un nord « sauvage et tragico-burlesque »

Pour Bruno Dumont, le réel n’a pas sa place dans son film. « Le réel ne m’intéresse pas »[1]. Ce qui est réel, c’est la terre. Ce qu’il met en scène, c’est une confrontation entre deux mondes, l’un très bourgeois, l’autre très proche de la réalité historique du Nord-Pas de Calais, et d’une façon burlesque allant jusqu’au grotesque. C’est d’ailleurs ce qui écœure une partie des critiques et des spectateurs. Dans la lignée de sa série P’tit Quinquin créée pour Arte il y a un ou deux ans, Bruno Dumont puise dans son territoire d’enfance (entre Boulogne-sur-mer et la Côte d’Opale) pour laisser exploser son délire.

Alors le paysage est beau, on ne peut le nier. Mais il y a de la vase, du vent, du temps gris (j’imagine qu’il y pleut, aussi), et le vocabulaire employé pour qualifier l’esprit du film emprunte à la fois à cette météo maussade et aux clichés véhiculés sur la région (de manière positive ou négative) : grotesque, cinéma de la gravité, tragico-burlesque, brutal, cru, absurde, costumé, sauvage, barbare.

Ainsi, pour ce qui est de faire parler de ses terres et véhiculer des sensations particulières, le pari de Bruno Dumont est réussi. Mais pour plaire, c’est un peu plus risqué. Surtout quand l’acteur vedette du film, Fabrice Luchini, s’épanche sur l’horreur que c’est de vivre et de tourner dans le Nord-Pas de Calais.

[1] Interview donnée à La Voix du Nord en mai 2016

Mal de pierres, un vocabulaire ensoleillé pour filmer une héroïne bipolaire

Marion Cotillard interprète une héroïne présentée en premier comme « provençale ». Suivent les mots « rebelle » et « fragile ». Contrainte, par conventions semble-t-il, de se marier à un ouvrier ambitionnant de devenir entrepreneur du bâtiment, elle fera un passage dans un établissement de soins montagnard et y vivra une passion amoureuse. Au-delà de cette histoire au caractère rural, le vocabulaire employé par les médias pour parler du film et mettre en avant les principaux traits de personnalité des personnages semble refléter l’âme des lieux de tournage (entre le plateau de Valensole et Moustiers-Sainte-Marie, par exemple) : « Apre, lumineux, rural » pour le film, et « ardents, brûlants, enfiévrés » pour les personnages. Quoi de mieux que la Provence, vallonnée, chaude et ensoleillée pour servir de cadre à ce film ?

Là aussi, le pari de Nicole Garcia de marier histoire et territoire paraît réussi. Sachant qu’il s’agit d’une adaptation d’un roman italien, était-ce si compliqué ? Réponses prochainement dans les salles.

Depuis le 13 mai pour Ma Loute et à partir du 19 octobre prochain pour Mal de pierres, tu auras l’occasion, lecteur, de découvrir ou redécouvrir deux coins de France opposés grâce à deux films de la promotion cannoise 2016.

En attendant, au lieu d’opposer nord et sud, je propose d’écouter la comptine P’tit quinquin (qui résonne régulièrement avec le carillon de Lille) en dégustant un bon petit verre de Rinquinquin (spécialité de Forcalquier) !

Photo de Ma Loute, avec les seuls personnages valant le coup d'oeil selon moi

Photo de Ma Loute, avec les seuls personnages valant le coup d'oeil selon moi

Passons à mes impressions à la vision du film.

J'avais plutôt aimé Le Ptit Quinqui et m'étais donc préparée à vivre un moment de cinéma particulier, dans le sens burlesque, un peu glauque, et absurde du terme.

J'étais loin de me douter que ce serait en réalité grotesque, caricatural, déglingué et boursouflé. Le film est d'abord long. Et les acteurs "stars" gâchent tout. Je ne sais pas si c'est leur faute ou celle du réalisateur ou du scénario, mais leur façon de jouer et de se déplacer (pitié Luchini...) est tout ce qu'il y a de plus horripilante. J'ai aussi tout simplement envie de tuer moi-même Juliette Binoche rien que de repenser à sa prestation.

Certes, Ma Loute (le jeune homme avec le pompom rouge sur la photo) et Billy (la fille-garçon qui l'embrasse) sont un couple plutôt attachant. Et à part quelques absurdités inutiles et qui cassent tout, j'aime bien le duo de flics qui s'inspire sans l'imiter du couple de flics déjà présent dans Le Ptit Quinquin. Cependant et malheureusement, ça ne suffit pas à sauver le film. Ce qui est dommage car je trouve osé de vouloir traiter de manière burlesque et vulgaire l'opposition entre la grosse bourgeoisie (lilloise venue se dépayser sur la Côte d'Opale) et les pauves du coin qui parlent bizarrement et sont en plus anthropophages pour certains, en exploitant au maximum les clichés sur les gens du nord de la France. Le pitch était prometteur, les capacités de Dumont déjà prouvées avec Le Ptit Quinquin pour traiter de son territoire avec originalité, mais le résultat catastrophique.

Certains crient au génie et je ne suis pas d'accord avec leurs arguments, même en faisant beaucoup d'efforts. Faites-vous votre idée par vous-même si vous le souhaitez, ou consacrez un peu de temps à cette fameuse série le Ptit Quinquin, déjà particulière mais beaucoup plus intéressante. Et donc pour répondre à Luchini qui disait l'horreur que c'est de vivre et tourner dans le Nord-Pas de Calais... Bah ne reviens jamais, le cinéma chti s'en sortira mieux sans toi!

PS : rien à voir mais voici mon humble essai sur la course de fond et le temps de travail

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Cercles de culture

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