Ma lecture de l'été - Désert de Le Clézio

Publié le 23 Août 2016

Une lecture ambitieuse, qui demande un minimum de concentration pour saisir chaque phrase et se laisser bercer par le récit. Car c'est un poème de plus de 400 pages qu'il m'aura été donné de lire.

Ma lecture de l'été - Désert de Le Clézio

DEUX RECITS IMBRIQUES POUR COMPRENDRE LE DESTIN DES HOMMES BLEUS

La première histoire est consacrée à la toute jeune Lalla, qui a pour ancêtres les " hommes bleus ", guerriers du désert saharien. Elle vit dans un bidonville, mais ne peut les oublier. La puissance de la nature et des légendes, son amour pour le Hartani, un jeune berger muet, une évasion manquée vers " leur " désert pour fuir un mariage forcé, l'exil à Marseille, tout cela ne peut que durcir son âme lumineuse. Lalla a beau travailler dans un hôtel de passe, être enceinte, devenir une cover-girl célèbre, rien n'éteint sa foi religieuse et sa passion du désert.

On est dans le présent avec Lalla et on revient régulièrement 70 ans en arrière environ (si j'ai bien compris), où Nour et tout un peuple marchent sans relâche dans le Désert, vers le Nord, guidés par un Cheik. Le but est de rejoindre la vallée de Saguiet el Hamra, véritable terre promise, afin d'éviter la confrontation avec le colonisateur chrétien.

Ces deux histoires posées, il faut se rendre compte de la qualité de l'écriture pour se sentir emportés.

LA LIBERTE, LA PEUR, LA CHALEUR, TROIS IMAGES FORTES DU ROMAN

Lalla se sent en liberté dans son bidonville. Elle sort dès le petit matin et court ou marche parfois tout le jour à la découverte de la mer, des dunes. Ses balades solitaires l'emmènent tantôt vers Hartani, le jeune berger dont elle s'éprend, tantôt vers des songes éveillés où elle a l'impression de retrouver ses racines et ses ancêtres. Elle fuira la perspective d'un mariage forcé, elle refusera la cage dorée de cover girl. Quand elle sera dans Marseille, elle vivra sa vie dans le quartier du Panier comme une prison, qui retient tous ceux qui sont dans la misère absolue. Nour, lui, sent que l'espace désertique autour de lui ne garantit aucune liberté. il leur faut toujours avancer droit devant pour espérer trouver une terre où ils pourront se sentir libres et "chez eux".

La peur n'est pas que la peur de la mort, qu'on côtoie au moment des combats du désert entre les hommes bleus et les chrétiens. C'est aussi la peur liée à la misère, à la faim et à ce qu'elle fait faire. Lalla se retrouve ainsi souvent dans des phases de terreur quand elle est à Marseille, ressentant le besoin de fuir telle rue ou telle personne.

Enfin, la chaleur du désert, si bien décrite qu'on pourrait sentir le soleil brûler nos yeux en même temps que ceux de Lalla et les pieds de Nour, est opposée au froid hivernal de Marseille. Au-delà des températures, c'est la lumière aveuglante et dorée qui a conquis de coeur de Lalla, face au grisâtre des rues, des dortoirs pauvres et de la mer qui fouette les quais de la ville.

Ma lecture de l'été - Désert de Le Clézio

DES EXTRAITS POUR VOUS CONVAINCRE

J'ai été assez impressionnée par le pouvoir de ces mots qui font instantanément venir des images dans nos esprits de lecteurs.

EXTRAIT 1

Ils marchaient depuis la première aube, sans s’arrêter, la fatigue et la soif les enveloppaient comme une gangue. La sécheresse avait durci leurs lèvres et leur langue. La faim les rongeait. Ils n’auraient pas pu parler. Ils étaient devenus, depuis si longtemps, muets comme le désert, pleins de lumière quand le soleil brûle au centre du ciel vide, et glacés de la nuit aux étoiles figées. ….

C’est comme s’ils cheminaient sur des traces invisibles qui les conduisaient vers l’autre bout de la solitude, vers la nuit ….

Ils étaient les hommes et les femmes du sable, du vent, de la lumière, de la nuit. Ils étaient apparus, comme dans un rêve, en haut d’une dune, comme s’ils étaient nés du ciel sans nuages, et qu’ils avaient dans leurs membres la dureté de l’espace.

Ils portaient avec eux la faim, la soif qui fait saigner les lèvres, le silence dur où luit le soleil, les nuits froides, la lueur de la Voie lactée, la lune ; Ils avaient avec eux leur ombre géante au coucher du soleil, les vagues de sable vierge que leurs orteils écartés, touchaient, l’horizon inaccessible.

EXTRAIT 2

Alors apparaissent des choses belles et mystérieuses. Des choses qu’elle n’a jamais vues ailleurs, qui la troublent et l’inquiètent.
Elle voit l’étendue du sable couleur d’or et de soufre, immense, pareil à la mer, aux grandes vagues immobiles. Sur cette étendue de sable, il n’y a personne, pas un arbre, pas une herbe, rien que les ombres des dunes qui s’allongent, qui se touchent, qui font des lacs au crépuscule.

Ici, tout est semblable …

Les dunes bougent sous son regard, lentement, écartant leurs doigts de sable.
Il y a des ruisseaux d’or qui coulent sur place, au fond des vallées torrides. Il y a des vaguelettes dures, cuites par la chaleur terrible du soleil, et de grandes plages blanches à la courbe parfaite, immobiles devant la mer de sable rouge.
La lumière rutile et ruisselle de toutes parts, la lumière qui naît de tous les côtés à la fois, la lumière de la terre, du ciel et du soleil.

Dans le ciel il n’y a pas de fin.

Rien que la brume sèche qui ondoie près de l’horizon, en brisant des reflets, en dansant comme des herbes de lumière – et de la poussière ocre et rose qui vibre dans le vent froid.

EXTRAIT 3

Où aller ? Lalla avance lentement de nouveau, elle tourne encore une fois à droite, vers le mur de la vieille maison. Lalla a toujours un peu peur, quand elle voit ces grandes fenêtres garnies de barreaux, parce qu’elle croit que c'est une prison où les gens sont morts autrefois : on dit même que la nuit, parfois, on entend les gémissements des prisonniers derrière les barreaux des fenêtres. Elle descend maintenant le long de la rue des Pistoles, toujours déserte, et par la traverse de la Charité, pour voir, à travers le portail de pierre grise, l'étrange dôme rose qu'elle aime bien. Certains jours elle s'assoit sur le seuil d'une maison, et elle reste là à regarder très longtemps le dôme qui ressemble à un nuage, et elle oublie tout, jusqu'à ce qu'une femme vienne lui demander ce qu'elle fait là et l'oblige à s'en aller.

Mais aujourd'hui, même le dôme rose lui fait peur, comme s'il y avait une menace derrière ses fenêtres étroites, ou comme si c'était un tombeau. Sans se retourner, elle s'en va très vite, elle redescend vers la mer, le long des rues silencieuses. Le vent qui passe par rafales fait claquer le linge, de grands draps blancs aux bords effilochés, des vêtements d'enfants, d'homme, des lingeries bleues et roses de femme ; Lala ne veut pas regarder, parce qu'ils montrent des corps invisibles, des jambes, des bras, des poitrines, comme des dépouilles sans tête. Elle longe la rue Rodillat, et là aussi il y a ces fenêtres basses, couvertes de grillage, fermées de barreaux, où les hommes et les enfants sont prisonniers. Lalla entend par moments les bribes de phrases, les bruits de vaisselle u de cuisine, ou bien la musique nasillarde, et elle pense à tous ceux qui sont prisonniers, dans ces chambres obscures et froides, avec les blattes et les rats, tous ceux qui ne verront plus la lumière, qui ne respireront plus le vent.

PS : pour une autre lecture de l'été, en toute modestie, voici mon troisième roman en accès libre (sur la course à pied et le temps de travail)

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Cercles de culture

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