Les Hérétiques de Leonardo Padura - une grande épopée à Cuba

Publié le 23 Septembre 2016

C'est un livre dense dans tous les sens du terme. Plus de 700 pages, trois époques traitées dans le récit, une histoire qui emprunte à l'Histoire avec un grand "H".

Synopsis :

Lancé sur la piste d'un mystérieux tableau de Rembrandt, disparu dans le port de La Havane en 1939 et retrouvé comme par magie des décennies plus tard dans une vente aux enchères à Londres, Mario Conde, ex-policier reconverti dans le commerce de livres anciens, nous entraîne dans une enquête trépidante qui tutoie souvent la grande histoire. On y fréquente les juifs de la capitale cubaine, dans les années prérévolutionnaires, tiraillés entre le respect des traditions et les charmes d'un mode de vie plus tropical ; des adolescents tourmentés d'aujourd'hui, dont les piercings et scarifications semblent crier au vu et au su de tous leur rejet de l'Homme Nouveau et des carcans faussement révolutionnaires ; mais aussi les copains du Conde, chaleureux et bienveillants, toujours prêts à trinquer à la moindre occasion avec une bonne bouteille de rhum. On y fait même un détour par Amsterdam, en plein XVIIᵉ siècle, à l'heure des excommunications religieuses et des audaces picturales, en compagnie d'un jeune juif qui décide d'apprendre l'art de la peinture, contre toutes les lois de sa religion.

Les Hérétiques de Leonardo Padura - une grande épopée à Cuba

Alors, est-ce que j'ai aimé? Oui, mais c'était en même temps déroutant.

TROIS HISTOIRES POUR UN FIL ROUGE

A La Havane en 2007, Mario Conde, ancien flic de son ancien et reconverti en détective privé, est contacté par un homme qui souhaite savoir ce qu'il s'est passé. A propos de son père, l'un des seuls survivants de sa famille juive, et d'un tableau qui a appartenu justement à cette famille durant des siècles jusqu'à ce qu'il disparaisse pendant la seconde guerre mondiale avant de réapparaître 60 ans plus tard dans une vente aux enchères. Comment ce tableau, peint par Rembrandt et donc valant une fortune, n'a-t-il pas pu sauver une famille de l'Holocauste? Son père, découvrant peu à peu que ses proches avaient été trahis, a-t-il commis l'irréparable?

Deuxième histoire, c'est celle de celui qui a posé pour le portrait de ce fameux tableau. on est alors au 17ème siècle et un jeune Juif vivant à Amsterdam rêve de devenir peintre, ce qui est interdit par sa religion. Il y parviendra tout de même en ayant Rembrandt lui-même pour Maître.

Troisième histoire, en 2009. Retour à La Havane avec Mario Conde, sur les traces d'une jeune emo (c'est à dire pas vraiment gothique) qui vouait un culte à la dépression, la mort de Dieu et était en conflit avec son père car elle avait découvert quelque chose sur lui...

Trois histoires donc très différentes qui ont pour fil rouge ce fameux tableau de Rembrandt. Si le lien entre les deux premières histoires se fait facilement, il a été difficile pour moi de lire la troisième en me disant qu'elle était dans le même livre que les deux premiers récits. C'est donc ce manque de connexion qui m'a gênée. Ensuite, l'écriture de haut niveau ne rattrape pas complètement l'effet que procure un livre trop dense (j'ai eu tendance à lire en diagonale par moments).

TOUT PART DE BATEAU SAINT LOUIS

Le gros intérêt de cette lecture est d'en avoir appris un peu plus sur l'histoire de Cuba pendant la deuxième moitié du 20ème siècle, les pogroms du 17ème en Pologne mais surtout sur un épisode tragique de la fuite des Juifs à la veille de la Deuxième guerre mondiale (une honte historique et politique de la part des pays outre-Atlantique).

"Le 13 mai 1939, le Saint-Louis, paquebot transatlantique allemand, quitte le port de Hambourg. À son bord, 937 passagers. La grande majorité d'entre eux sont des juifs allemands fuyant le Troisième Reich.

Persécutés–quelques mois auparavant avait lieu la Nuit de Cristal, pogrom où une centaine de juifs furents assassinés–, ils ont réuni l'argent nécessaire pour un visa et un aller simple sur le Saint-Louis dans l'espoir de trouver refuge en Amérique.

Mais, alors que leur paquebot appareille dans le port de la Havane, les autorités cubaines ne les autorisent pas à débarquer. Après Cuba, le Saint-Louis tente sa chance aux États-Unis. Le bateau navigue si près des côtes de la Floride que les passagers aperçoivent les lumières de Miami. Un câble est envoyé au président Franklin D. Roosevelt, lui demandant de leur accorder l'asile. Il ne reçut jamais de réponse.Le Saint-Louis a dû faire demi-tour pour l'Europe, alors sous la botte nazie. Beaucoup de ses passagers furent victimes des camps."

TOUT EST DANS LES YEUX, DISAIT REMBRANDT

La deuxième histoire est finalement celle qui m'a le plus plu. Les passages consacrés à la peinture et aux enseignements de Rembrandt, ou encore ceux sur la liberté en tant que croyant rêvant de peindre alors que sa religion l'interdit, sont superbes.

"... vous m'avez appris qu'être un homme libre c'est plus que vivre dans un lieu où on proclame la liberté. Vous m'avez appris qu'être libre, c'est une bataille qu'il faut livrer tous les jours, contre tous les pouvoirs, contre toutes les peurs."

"Ce qui l'animait et soutenait maintenant sa main, tandis qu'il traçait les lignes destinées à cerner son propre visage, c'était la certitude qu'avec un pinceau, des pigments et une surface adaptée, il jouissait de pouvoir créer la vie, une vie invisible pour bien des gens mais que désormais, grâce aux armes dont le Maître l'avaient pourvu, il était capable de voir et de refléter avec passion, émotion et beauté. A cet instant précis, même s'il s'exposait à une réprimande du peintre qui avait toujours le premier et le dernier mot dans son atelier, il sut vraiment qu'il était un homme épanoui et heureux. Autant qu'il l'était quand il s'unissait à Mariam, autant que le jour de son initiation, lorsque son grand-père l'avait emmené à la synagogue et l'avait embrassé sur les deux joues après lui avoir arrangé sa kippa, autant que dans les meilleurs moments de sa vie, parce qu'il était en train de faire ce pour quoi le Seigneur l'avait créé, il n'en doutait plus. Tout en donnant forme à son visage, en se cherchant lui-même à travers un regard direct, pur, il avait enfin trouvé cette réponse évanescente que le Maître avait exigée de lui quatre ans plus tôt en ce même lieu, et qui s'imposait irrésistiblement à lui seulement à cet instant. Elias Ambrosius voulait être peintre, pour avoir précisément ce pouvoir. Celui de créer, plus beau et plus invincible que les pouvoirs avec lesquels certains hommes gouvernent et asservissent presque toujours d'autres hommes. "

Les Hérétiques de Leonardo Padura - une grande épopée à Cuba

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Cercles de culture

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