Schizophrénie citoyenne - ou comment regarder Moi, Daniel Blake et envisager d'aller voter Juppé

Publié le 21 Novembre 2016

En tant que spectatrice de cinéma, je suis comblée en ce moment. Et bizarrement, certains films font écho à la réalité et pourraient me rendre schizophrène si je n'y prenais pas garde (déjà, écrire schizophrène rend légèrement... schizophrène).

Je m'explique.

Je suis allée au cinéma voir le dernier Ken Loach, accessoirement Palme d'Or 2016. Moi, Daniel Blake. On sait tout de suite que ce n'est pas drôle puisque d'un côté, on a un homme proche de la soixantaine, cardiaque, à qui les médecins déconseillent de travailler mais qui se voit refuser les allocations en tant que malade et est donc obligé de chercher du travail pour toucher du chômage (on est en Angleterre). Qui croise sa route? une mère seule avec deux enfants qui devra se résoudre à s'inscrire à la Banque Alimentaire et d'autres choses encore. Absurdités administratives pour ralentir, sélectionner, dissuader voire culpabiliser les gens de demander ce à quoi ils ont droit, c'est le triste tableau capté par le réalisateur.

Je vous mets la bande annonce en-dessous mais j'ai été plutôt scotchée par le film. Pourquoi ? Ca pourrait être un documentaire tellement c'est réaliste, mais c'est un film. Une fiction avec des personnages inventés, des acteurs qui interprètent et une mise en scène. Mais c'est vrai. Ou c'est bien fait. C'est la réalité quoi. On sort de la salle et on se dit à la fois "où est la limite entre la fiction et la vraie vie?" et "ouah, ça c'est du cinéma!". Et ça, c'est Ken Loach.

Quelques jours plus tard, je discute avec des gens avec qui je me sens plutôt en phase sociétalement et politiquement, et qui m'expliquent qu'ils vont voter Juppé pour barrer la route à Sarko. Juppé le moins libéral des républicains tout en étant le plus en mesure de battre l'ex-président. Ok, je comprends. Mais je retiens que le Juppé, c'est celui qui veut rendre dégressives les allocations au chômage parce que les demandeurs d'emploi seraient en fait des fainéants profiteurs, et qui méprise donc tous les Daniel Blake de la vraie vie. Juppé, c'est celui qui a inventé un nouveau jeu. On avait le jeu "Tout sauf le FN" qui amenait au front républicain. Et bah lui il invente le jeu "Tout sauf Sarko pour avoir tout sauf le FN" avant même les élections! Bien joué, avant même début 2017, on s'entraine à voter utile et on annihile l'espoir, l'envie de changement toussa toussa. Bref, je m'égare mais je préférais quand le jeu de "ni l'un ni l'autre" était comptabilisé.

On est donc dans une société où les mêmes citoyens vont s'émouvoir au cinéma devant l'absurdité économique et sociale qui frappe les plus vulnérables mais qui doivent se résoudre à voter un type qui fait la guerre à ces mêmes vulnérables. C'est pas de la schizophrénie ça?

Sinon, avant les résultats hier soir, j'ai regardé Promised Land. Avec Matt Damon. Ca s'annonce plus sexy que du Ken Loach non? Sauf que ça parle gaz de schiste, et que c'est de Gus Van Sant. Matt Damon interprète un commercial chargé de prospecter les fermiers avec du terrain à potentiel pour leur vendre le rêve américain, et est aveugle et sourd devant les arguments évoqués comme quoi l'extraction du gaz de schiste peut être néfaste pour l'environnement, et donc les animaux, et donc les enfants...

Et là tu te dis que, déjà c'est un bon film (musique de Dany Elfman en plus), mais que surtout... Ca fait combien de temps qu'on n'a pas parlé sérieusement d'environnement dans le débat politique, pour notre avenir? Même la COP21 c'était de la blague. Et la loi sur la transition énergétique (peu ambitieuse), quelqu'un se souvient des débats parlementaires? Non. Ca fait six mois qu'on parle de primaires de la droite et de la gauche et on n'est pas foutu de mettre les pieds dans des sujets d'envergure. A quand un CSA pour départager le temps de parole entre le burkini et le réchauffement climatique?

Ensuite tu zappes sur les résultats du premier tour de la primaire et tu vois avec stupeur et jouissance que Sarko est troisième. Sur le moment j'ai envie de remercier ceux qui n'ont pas fait comme moi et qui sont allés voter contre lui. Ca donne une raison de se réjouir. Pendant deux minutes. Bon, allez, même vingt minutes, le temps de le voir dégringoler au fur et à mesure du dépouillement. Et puis l'avenir se dessine. Je ne suis pas sûre de jouer à deviner à qui sera le prochain Président et qui gagnera dimanche. Ce qui est déjà une petite victoire (le petit Napoléon renvoyé dans les cordes et les bras de la Justice) sent déjà la merde. Pas parce que je n'aime pas les programmes des deux candidats Républicains (c'est le cas, mais bon), mais parce que dans leurs programmes, il n'y a rien de concret à part faire de l'austérité, en redécoupant un gâteau dont ils n'envisagent pas de changer la recette.

Donc, depuis ce matin, je me dis que je serais mieux si j'étais dans un film. Parce que la réalité des films, dans lesquels il y a toujours des personnages qui, même sans gagner, essaient de se bouger, m'attire bien plus.

Schizo, je vous dis!

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Exutoire, #Je prends ma plume...

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Bernieshoot 21/11/2016 17:52

avis totalement partagé c'est un des meilleurs films que j'ai vu récemment