"L'Aménagement du territoire" d'Aurélien Bellanger, et dire que c'est un roman...

Publié le 7 Avril 2017

J'écris en m'inspirant des territoires qui me sont chers ou qui me marquent et je travaille dans le développement territorial, il était donc logique que je sois attirée plus que d'autres par des romans faisant la part belle aux territoires. J'avais donc déjà testé et désapprouvé La Carte et le territoire de Houellebecq (décidément, je n'aime pas ce qu'il écrit, malgré la qualité d'écriture indéniable). Et c'est le tour de L'Aménagement du territoire. Je l'ai fini et en suis soulagée, je peux enfin passer à autre chose!

"L'Aménagement du territoire" d'Aurélien Bellanger, et dire que c'est un roman...

MON SYNOPSIS MAISON

Sur à peu près un siècle et sur un territoire bien précis mais imaginaire (Argel dans la Mayenne), on assiste à la création et l'évolution de deux sortes de dynasties familiales. Les Taulpin deviennent les maîtres du terrassement, des autoroutes et bientôt des chemins de fer avec les TGV. Les Piau se développent dans l'agriculture. Et au milieu, on a la famille noble d'Ardoigne, qui refuse de donner la main de sa fille au premier héritier Taulpin, lequel se rabat sur une Piau. De là viennent les rejetons, leurs évolutions et les adaptations de ces trois puissances familiales. C'est ainsi que l'héritière du marquis se bat contre les accidents de la route et va, en tant que Maire d'Argel, défendre l'arrivée de la LGV ; que l'héritière Taulpin s'occupe de la branche ferroviaire justement et veut se venger de son père qui ne lui fait pas assez confiance en faisant passer la ligne tout près de son château ; que les fils Piau et Taulpin embrassent des carrières différentes (l'archéologue, l'historien qui vire extrême-droite et veut séparer la Bretagne de Paris en empêchant l'arrivée du train, le militant anti aéroport de Notre-Dame des Landes) etc. On devine les tensions qui se jouent autour d'un projet d'aménagement du territoire, donc, et qui se cristallisent à travers des relations familiales houleuses à chaque étape du projet.

Pour mystifier un peu le récit, on se rend compte qu'une espèce de confrérie très très mais alors très ancienne voit dans ce territoire d'Argel un enjeu fondamental pour le pays tout entier, voire l'Europe, de par sa géographie et son histoire depuis le Néolithique. A charge à chaque camp d'en découvrir les secrets pour les utiliser au service de sa cause...

 

MA CRITIQUE

Globalement, le récit a tout pour me séduire et son issue est à la fois inattendue, logique et excitante. Mais il y a un gros problème.

Je lis dans des critiques élogieuses que c'est roboratif. Voilà, je crois que tout est dit. Si vous aimez le roboratif, vous allez adorer et apprendre plein de choses. Mais si vous êtes comme moi, vous n'allez pas comprendre l'intérêt de mettre des tartines techniques sur la mise en place d'un rail de TGV, la technique de conservation d'un objet archéologique, l'histoire de la Marche de Bretagne... et quand je dis des tartines, c'est que ça concerne les trois quarts du roman! C'est donc pour moi très dommage, et j'avais l'impression de lire une thèse avec un brin de romance.

Par contre, dès qu'il s'agit de décrire un sentiment ou un personnage, l'auteur montre son talent. J'ai beaucoup aimé comment est amené le personnage de Pierre : frustré depuis son adolescence, passionné d'histoire mais envahi par la haine de l'autre et l'ambition, tombant dans la fascisme, amoureux sur le tard d'une femme qui se trouve être obèse (ce qui le dégoûte au premier abord), utilisé par l'un des trois puissants décrits dans le synopsis pour assouvir un projet sanglant... les moments de romance avec Caroline, en qui il trouve le réconfort, la tendresse et dont les rondeurs le font finalement fondre, sont pour moi les plus marquants en termes d'écriture.

UN EXTRAIT

(vous vous rendrez compte par vous-même, en imaginant que le roman fait 480 pages en format Gallimard!)

"Les lignes à grande vitesse doivent présenter des profils réguliers et résister à des contraintes très fortes.

Il fallait pour cela inventer de nouvelles manières de travailler la terre et comprendre comment stabiliser des sols qui, par nature, tendaient à modifier d'eux-mêmes leurs propriétés mécaniques.

Dominique Taulpin, très engagée dans la Recherche & Développement, lança d'innombrables études et expérimentations pour apprendre à ralentir les effets de la gravité, de l'usure, du ruissellement et de l'inévitable vieillissement des infrastructures.

En donnant au profil des voies la forme d'une pyramide tronquée, on pouvait retenir le sable qui voulait s'épandre. En posant des plaques de feutre sur le fond des voies, on pouvait empêcher la boue de remonter et d'agir ainsi négativement sur les propriétés mécaniques du ballast - il devait conserver ses angles saillants et sa rugosité, faute de quoi il perdrait l'essentiel de ses qualités mécaniques. En drainant les marnes glissantes, en aspirant l'air sous des films plastifiés, comme dans des sachets de café sous vide, on pouvait retenir pendant plusieurs dizaines d'années les plus mauvais terrains.

Dominique parcourut des centaines de mémoires sur l'écoulement des eaux, la granulométrie, la pédologie et la résistance des matériaux. Elle participa à des dizaines de chantiers de réforme des voies, au côté de la gigantesque machine qui creusait sous les rails pour en extraire le ballast usé, avant d'en réinjecter, mélangé à du ballast frais, la part encore utilisable, sélectionnée par une calibreuse embarquée. On introduisait alors à travers le nouveau granulat des ancres vibrant à la fréquence étudiée de 42 hertz afin d'éveiller les propriétés mécaniques du nouvel agrégat, en attendant l'action métamorphique des trains.

Dominique découvrit ainsi, dans les interstices de la machine, les effets de l'acidité des sols sur les traverses en bois. En Bretagne, celles-ci étaient presque chaque fois pourries et décomposées malgré tous les traitements chimiques qu'elles avaient pu subir, alors que les tourbières anaérobies de la Normandie ou du Centre les avaient parfaitement momifiées.

Bientôt, Dominique ne regarda plus la boue comme une substance sale, mais comme un ensemble de particules assez fines pour retenir, par capillarité, la quantité exacte d'eau qui leur permettait de modifier leurs propriétés physiques.

Encore fascinée par la fragilité du monde, Dominique continuait à s'intéresser aux phénomènes d'écoulement et de coagulation qui suffisaient à décrire la plupart des paysages connus. Elle acceptait que son activité professionnelle n'aboutisse qu'à des structures éphémères, à des levées de terre qui retomberaient toujours ; elle n'en éprouvait aucune peine ni aucune mélancolie. Dans le temps qui lui était contractuellement imparti, tout se déroulerait selon ses prévisions - le poids du train serait dissipé en trapèze sur la terre, les forces de cisaillement seraient absorbées par le ballast, l'eau s'infiltrerait au plus vite, sans rien emporter ni défaire, dans la structure pyramidale souterraine de la voie."

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Cercles de culture

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