Netflix sur le tapis rouge de Cannes, est-ce normal ?

Publié le 24 Mai 2017

Deux films produits par le géant américain de streaming Netflix (plateforme de contenus de fiction réservée aux abonnés) sont sélectionnés à Cannes :The Meyerowitz Stories et Okja, les films de Noah Baumbach et Bong Joon-ho. Bon, on peut se poser la question de l'avenir du financement du cinéma sur la grande place des producteurs mais jusque là, il n'y a pas de gros problème.

Seulement, en France, il y a une réglementation particulière sur le délai entre la sortie en salles d'un film et sa mise à disposition sur une plateforme ou en distribution DVD, télé etc. Du coup, la démarche de Netflix ne colle pas. Si le producteur veut mettre immédiatement ses films sur sa plateforme (ce qui peut paraître logique, vu son modèle économique), il ne pourra pas les sortir en salles. A partir de là, deux questions majeures se posent :

- Est-ce qu'un film qui ne sort pas en salle a le droit de briguer un prix, notamment la Palme d'Or à Cannes? Le cinéma existe-t-il dans son essence la plus pure sans le grand écran?

- Avec Netflix en force dans le monde du cinéma, quel est l'avenir de ce dernier en termes de qualité?

Quelle meilleure occasion que le Festival de Cannes pour débattre là-dessus? Comme l'écrit le New York Times : la France est un paradis pour les amateurs de cinéma, avec des salles florissantes et des aides publiques en faveur des nouvelles productions. Netflix est un géant mondial du streaming fondé sur l’idée que les salles de cinéma appartiennent au passé. Il était donc peut-être inévitable que ces deux mondes entrent en conflit au sujet du festival de Cannes

 

DES FILMS QUI NE SORTENT PAS EN SALLES ONT-ILS LE DROIT DE BRIGUER DES PRIX DANS DES FESTIVALS DE CINEMA?

Le Festival de Cannes a tenté de négocier avec Netflix (c'est à dire retarder la mise en ligne pour permettre une exploitation en salles). Suite à son échec, il publie le communiqué suivant :« Dorénavant, tout film qui souhaitera concourir en compétition à Cannes devra préalablement s’engager à être distribué dans les salles françaises ».

En réponse, Netflix a souligné que d’autres films sélectionnés à Cannes avaient déjà été privés de sortie en salle car les exploitants n’assurent pas bien la diffusion des films d’auteur (il est assez ironique de constater que c'est un géant qui vient du monde hors cinéma qui pointe un dysfonctionnement dans la promotion des films d'auteurs en salles alors qu'ils sont sélectionnés dans des festivals...).
 
En attendant un cadre réglementaire pour les éditions prochaines, les membres du jury doivent trancher et à travers cette question poser le débat du lien entre le cinéma et le grand écran :
 
Pedro Almodovar : Accorder une Palme d’Or, ou tout autre prix, à un film qui ne pourra être vu sur grand écran est pour moi un énorme paradoxe. Je n’ai rien contre les nouvelles technologies mais tant que je serai en vie, je consacrerai toute mon énergie à faire découvrir aux jeunes générations la magie du grand écran.
 
Will Smith : J’ai trois enfants de 16, 18 et 24 ans à la maison. Ils vont au cinéma deux fois par semaine et ils regardent Netflix. Chez moi, [la plateforme] n’a eu que des effets bénéfiques. (Bon, il faut aussi dire que le prochain film de l'acteur sera diffusé sur Netflix).
 
Mon humble avis : oui, des films peuvent être produits pour sortir exclusivement sur plateformes. Cela multiplie les contenus pour le meilleur et le pire (il faudra bientôt étudier si les contenus ont tendance à apporter de la diversification ou plutôt à s'homogénéiser). Mais quand il s'agit de parler de cinéma au sens de 7ème art, qui est différent dans la technique et la temporalité de ce qui passe à la télévision, (et ceci sans attaque aucune contre les programmes télé qui sont aussi souvent de bonne ou de mauvaise qualité que le cinéma), les films qui ne sont pas faits pour sortir en salle n'ont pas leur place. On a quand même des réalisateurs qui exploitent l'idée de grand écran ou qui diversifient les manières de filmer pour justement rester différents des contenus télévisuels.
 
Par contre, effectivement, on pourrait rediscuter de la temporalité entre salles/DVD/télé et Internet, qui est selon la vision Française nécessaire pour s'assurer que chaque acteur est sa part.  En effet, nombreux sont les pays à désormais accepter une sortie simultanée en ligne et en salles. Sans aller jusque là, les délais (36 mois entre sortie en salle et sur un autre support) pourraient être raccourcis pour s'adapter au contexte.

QUELLE QUALITE FUTURE POUR LE CINEMA AVEC CETTE NOUVELLE DONNE ?

Et bien il faut avouer que ça ne s'annonce pas si catastrophique ça. Déjà, beaucoup de films qui sortent aujourd'hui sont des grosses bouses, ce n'est donc pas Netflix qui y changera grand chose.

Mais surtout, ce producteur qui fait des émules a l'air de bien faire les choses quand il s'agit de cinéma.

En termes de séries, il a fait ses preuves avec par exemple Orange is the new black, House of cards, Narcos (et s'est cassé la gueule avec Marseille...).

Et pour ce qui est du cinéma, Netflix a financé Manchester by the sea récemment, et ce film était unanimement salué par la critique, les spectateurs, moi-même et les prix puisqu'il a été récompensé de 6 oscars.

Du coup, qu'attendre de ces deux films montrés à Cannes?

"Avec «Okja» de Bong Joon Ho et «The Meyerowitz Stories» de Noah Baumbach, Netflix, la plateforme américaine de vidéo à la demande a offert au Festival de Cannes jusqu’ici deux des meilleurs films en compétition, assortis de stars qui ont tenu leurs promesses : de Tilda Swinton en passant par Ben Stiller et Adam Sandler jusqu’à Dustin Hoffman. Cela ne sera peut-être pas le scénario « catastrophe » si redouté par les organisateurs du Festival de Cannes - une Palme d’or pour Netflix – mais la probabilité d’un prix pour ces films qui seront uniquement visibles en streaming et ne sortiront pas en salles en France devient de plus en plus grande."

Et si on se projette sur 2018-2019 : The Irishman, de Martin Scorsese, est pressenti. Il est produit par Netflix, parce que ce sont aujourd'hui les seuls à débourser cent millions de dollars pour un film du maître, à l'heure où les majors alignent les blockbusters pour ados. Sortie salles aux États-Unis seulement, en ligne partout ailleurs. Et le Festival de Cannes devrait snober Scorsese?

Ce débat est donc ardu. Le point clé pour moi est de défendre la diffusion en salles pour préserver la dimension artistique unique du cinéma. Mais on ne peut mettre dans le panier des méchants et de façon aussi manichéenne un acteur comme Netflix qui a franchement fait du bien à la fiction au niveau mondial (séries et cinéma) et qui parfois finance des projets bien plus intéressants que les blockbusters à deux balles qu'on n'en peut plus de voir (les superhéros et leurs suites, préquels, sagas, spin-off etc.). Peut-être que les gros producteurs historiques seront incités à se dépoussiérer un peu? C'est le moins qu'on puisse espérer.

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Le Canard se déplume

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