100 jours de campagne pour chasser Les Nouveaux chiens de garde

Publié le 13 Janvier 2012

Le Figaro titre sur les 100 jours… les 100 jours du retour de Napoléon ? Si seulement, cela aurait été tout de même plus classe… Non, on se contentera des 100 jours des multiples candidats à la présidentielle que je ne citerai pas, considérant qu’ils le sont déjà suffisamment.

 

Passons sur les formidables batailles politiques à coups de « sale mec », « pédalo », « brasserie populaire » et j’en passe. L’écœurement de toutes ces joutes vaines viendra bien assez tôt, et la gueule de bois ne manquera pas de s’inviter au petit matin du 7 mai 2012.

 

Durant ces 100 jours, nous pourrons par contre assister à un défilé magnifique de journalistes et experts qui auront comme point commun d’avoir eu leur seconde de gloire (quelques minutes pour les meilleurs) dans le film Les Nouveaux chiens de garde, sorti ce mercredi.

 

 


 

 

 

Le documentaire est édifiant, et la tristesse est grande pour le spectateur qui ne sait pas tout sur les journalistes et qui découvre l’envers d’un décor pailleté et parsemé des mots : indépendance, objectivité, pluralisme

 

Tristesse de constater que ces trois mots n’ont en fait pas réellement de place dans les médias que nous regardons tous les jours, et que les chiens de garde d’un « système » habilement décortiqué par le film rongent méticuleusement toujours les mêmes os.

 

Parlons de pluralisme : les « experts » économistes, que nous voyons analyser la crise financière à coups de conseils et de comparaisons avec les pays voisins, sont en tout et pour tout une trentaine qui passent de chaîne en chaîne pour ressasser les mêmes discours. Dans la même tendance, les journalistes assistent et sont les acteurs chaque année d’un véritable mercato entre les dizaines de médias, mais au lieu de voir des nouvelles têtes, on fait des échanges.

 

Parlons d’objectivité : ces experts, encore eux, convergent tous vers la même idéologie. De la même façon, l’économiste Frédéric Lordon explique avec ironie que, si on enlève une vingtaine de mots dans le lexique du journaliste dit « chien de garde » (réforme, crise, insécurité…), il est presqu’incapable de faire une phrase complète et correcte.

 

Parlons enfin d’indépendance : certains journalistes (Isabelle Giordano, Christine Okrent, Stéphane Paoli…) font ce qu’on appelle des « ménages », soit des animations de soirée pour le compte d’entreprises telles que Microsoft, et ce pour la bagatelle de 15000€ en moyenne. Au-delà de ces actions un peu isolées, il est assez difficile pour un citoyen lambda qui veut lire un magazine, un journal, ou regarder la télé, d’éviter de passer une journée sans le groupe Lagardère. Ou si, il le peut, mais en se rabattant sur les médias des groupes Dassault, Bouygues et Bolloré.

A noter que les dirigeants de ces dirigeants étaient pour la plupart présents au dîner de victoire de Sarkozy à la fameuse "brasserie populaire" appelée le Fouquet’s, et possèdent donc Le Figaro, Libération, Le Point, TF1, Direct 8 etc.

 

Dans la bande annonce, il est un homme politique qui a le mérite de dénoncer en direct les rapports entre TF1 et le pouvoir économico-politique, François Bayrou. Mais il est bien l’un des seuls qui s’y frottent.

 

Pour de plus amples extraits, commentés, voir l’excellent article de Télérama consacré au film (d’ailleurs, un ancien de Télérama est pointé du doigt dans une des séquences).

 

 

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Ce système n’est pas nouveau, il n’est pas à attribuer à Nicolas Sarkozy, ni à Alain Peyrefitte (ministre de l’information sous Charles de Gaulle)… Il date de plus d’un siècle.

 

Par « siècle », je n’entends pas le club élitiste qui rassemble les derniers mercredis de chaque mois les grands pontes du journalisme, de l’économie et de la politique pour s’entretenir de choses qui ne sortent pas de leur dîner.

 

J’entends par là que les références sont multiples à l’ouvrage de Paul Nizan, publié en 1932, et intitulé Les Chiens de garde :

 

« Que font les penseurs de métier au milieu de ces ébranlements ? Ils gardent encore leur silence. Ils n’avertissent pas. Ils ne dénoncent pas. Ils ne sont pas transformés. Ils ne sont pas retournés. L’écart entre leur pensée et l’univers en proie aux catastrophes grandit chaque semaine, chaque jour, et ils ne sont pas alertés. Et ils n’alertent pas. L’écart entre leurs promesses et la situation des hommes est plus scandaleux qu’il ne fut jamais. Et ils ne bougent point. Ils restent du même côté de la barricade. Ils tiennent les mêmes assemblées, publient les mêmes livres. Tous ceux qui avaient la simplicité d’attendre leurs paroles commencent à se révolter, ou à rire. » (Paul Nizan, Les Chiens de garde, réédité par Agone, Marseille, 1998.)

 

Si le film reprend régulièrement des propos de Nizan, il est surtout l’adaptation du livre de Serge Halimi, Les Nouveaux chiens de garde, sorti en 2005. Le rédacteur en chef du Monde Diplomatique remet donc en cause l’idée selon laquelle les médias sont bien plus libres de leurs actes que lors du temps de l’ORTF (« c’est antique…soviétique ! », déclare Anne Sinclair en revoyant les images de Peyrefitte).

 

Ici, un extrait de son livre, qui prend comme exemple les écrits des éditorialistes de l’époque de la grande grève de 2005 :

 

 On ne se défie jamais assez des gueux. On les croyait disparus (la fin de la classe ouvrière ne découlait-elle pas de "la fin de l'histoire" ?), à la rigueur relégués au rang d'"exclus" sur le sort desquels se pencherait quelque fondation compatissante. Ils réapparurent, debout. Une telle incongruité déchaîna chez nos journalistes libéraux un discours de haine qui rappelait un peu le Tocqueville des Souvenirs, lors des journées de juin 1848. Le 4 décembre, M. Franz-Olivier Giesbert fulmina dans Le Figaro : "Les cheminots et les agents de la RATP rançonnent la France pour la pressurer davantage. Car c'est bien de cela qu'il s'agit : de corporatisme, c'est à dire de racket social." M. Claude Imbert, directeur du Point, fit chorus, assez satisfait de pouvoir dépoussiérer ses ritournelles contre la "Mamma étatique", et les "paniers percés" du secteur public : "D'un côté la France qui travaille, veut travailler et se bat, et de l'autre la France aux semelles de plomb, campée sur ses avantages acquis."

 

 

PS : A partir de maintenant et ce jusqu’à la clôture des votes, je me permettrai de vous rappeler que vous pouvez me soutenir, avec mon roman Nouvelle Lune sélectionné pour le festival de polar Plume de Glace, en me mettant une bonne note (de 1 à 5) et en mentionnant une adresse email valide. C’est ici que ça se passe. Si vous souhaitez me soutenir même sans voir lu…faites quand-même. Merci d’avance ! 

 

 


Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Le Canard se déplume

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