Céline, ou comment être un salaud avec de beaux mots

Publié le 25 Janvier 2011

Comment se souvenir de nos écrivains pour des histoires écrites quand leur propre histoire est loin d’être glorieuse ?

Cette question vient encore d’être posée récemment, avec  l’intention du Ministre de la culture, j’ai nommé Frédéric Mitterrand, d’inscrire F.F. Céline dans la liste des personnalités qui seraient célébrées en 2011. Célébré en quel honneur, cet antisémite qui s’en est vanté. Il est malheureux que la révolte majeure et la plus audible vienne de Serge Klarsfield, le « chasseur de nazis » créateur de l'Association des fils et filles des déportés juifs de France. Ce n’est pas qu’ à un enfant de Juif déporté de crier au scandale et de rappeler à l’ordre et à l’histoire les pourfendeurs de l’homme qu’était Céline. Cela aurait du être soulevé par tous et chacun, en tant qu’enfant de l’histoire qui se doit de garder intact son héritage.

Faut-il, pour autant, dénigrer l’œuvre littéraire de l’immense écrivain ? Peut-on séparer les deux personnes ? A la première question la réponse est non, à la seconde… je dirais ni oui ni non. On ne peut pas lire Céline sans savoir et comprendre l’âme de salaud antisémite qui l’habite. Mais on peut être fasciné par l’écriture qui va presque vers la torture et la dissection psychologiques, comme dans Voyage au bout de la nuit (que j’ai à la fois aimé mais pas trouvé très évident à lire, moins accessible que  ce que je m’étais laissé dire). 

 

Voici d’ailleurs un extrait parmi d’autres qui analysent la nature humaine (Voyage au bout de la nuit) :

 

“"Je vais me tuer!" qu'il me prévenait quand sa peine lui semblait trop grande. Et puis il parvenait tout de même à la porter sa peine un peu plus loin comme un poids bien trop lourd pour lui, infiniment inutile, peine sur une route où il ne trouvait personne à qui en parler, tellement qu'elle était énorme et multiple. Il n'aurait pas su l'expliquer, c'était une peine qui dépassait son instruction. Lâche qu'il était, je le savais, et lui aussi, de nature espérant toujours qu'on allait le sauver de la vérité, mais je commençais cependant, d'autre part, à me demander s'il existait quelque part, des gens vraiment lâches... On dirait qu'on peut toujours trouver pour n'importe quel homme une sorte de chose pour laquelle il est prêt à mourir tout de suite et bien content encore. Seulement son occasion ne se présente pas toujours de mourir joliment, l'occasion qui lui plairait. Alors il s'en va mourir comme il peut, quelque part... Il reste là l'homme sur la terre avec l'air d'un couillon en plus et d'un lâche pour tout le monde, pas convaincu seulement, voilà tout. C'est seulement en apparence la lâcheté. Robinson n'était pas prêt à mourir dans l'occasion qu'on lui présentait. Peut-être que présenté autrement, ça lui aurait beaucoup plu. En somme, la mort c'est un peu comme un mariage. Cette mort-là elle ne lui plaisait pas du tout et puis voilà. Rien a dire. Il faudrait qu'il se résigne à accepter son croupissement et sa détresse. Mais pour le moment il était encore tout occupé, tout passionné à s'en barbouiller l'âme d'une façon dégoûtante de son malheur et de sa détresse. Plus tard, il mettrait de l'ordre dans son malheur et alors une vraie vie nouvelle recommencerait. Faudrait bien. Il n'y a de terrible en nous et sur la terre et dans le ciel peut-être que ce qui n'a pas encore été dit. On ne sera tranquille que lorsque tout aura été dit, une bonne fois pour toutes, alors enfin on fera silence et on aura plus peur de se taire. Ça y sera. »

 

Et pour les plus courageux, motivés, aguerris etc. voilà un autre extrait lu par Arletty (qui a une voix qui s’y prête pas mal je trouve), et un autre par Lucchini:

 

http://www.dailymotion.com/video/x2e87f_arletty-lit-celine-les-vacances-en_creation

http://www.dailymotion.com/video/x8g4e5_luchini-lit-celine-1_creation

 

 

 

Dans cette période de célébrations d’écrivains, on peut également se souvenir d’un tout autre personnage qui mérite ô combien d’être célébré mais peut-être pas par les personnes qui prétendent le faire.

Brève rétrospective : Aimé Césaire en 2007 (longtemps maire de Fort de France, mort en avril 2008, grand écrivain créateur du concept de la négritude et ami de Senghor) avait refusé d’accueillir Nicolas Sarkozy en Martinique, alors en grande/rase campagne présidentielle.

Un peu moins de quatre ans plus tard, c’est ce même président jadis rejeté qui ouvre sa (grande) bouche pour promettre un hommage national à l’écrivain, et lui propose le Panthéon.

Je parierais que de là-haut, Aimé Césaire refuserait là encore de laisser Nicolas Sarkozy décider de l’endroit où il serait enterré.

J’ai trouvé cette initiative particulièrement malsaine quand, au lieu du Premier ministre ou surtout du Ministre de la Culture qui était le mieux placé, Nicolas Sarkozy se permet ce pied de nez à un artiste engagé qu’il apprécie mort plutôt que vivant.

 

Et c’est donc par quelques vers d’Aimé Césaire que se termine cet article, qui comme Céline mais certainement pas avec les mêmes convictions, pose la question de ce qu’est l’homme.

 

Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-
panthères, je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas

l'homme-famine, l'homme-insulte, l'homme-torture
on pouvait à n'importe quel moment le saisir le rouer
de coups, le tuer - parfaitement le tuer - sans avoir
de compte à rendre à personne sans avoir d'excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot

mais est-ce qu'on tue le Remords, beau comme la
face de stupeur d'une dame anglaise qui trouverait
dans sa soupière un crâne de Hottentot?

Rédigé par t-as-vu-ma-plume.over-blog.com

Publié dans #Le Canard se déplume

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lizagrèce 26/01/2011 22:43


Céline est incontestablement l'un des plus grands écrivains du 20e siècle.
Il est dommage qu'il soit mis à l'écart. D'autant que, justement, on pourrait en profiter pour parler de l'antisémitisme.
Et puis Céline était un personnage complexe: fou, salaud, parfois lâche, parfois courageux, quelquefois humaniste (si on lit ce qu'il a écrit contre la guerre de 14 qu'il a faite)
Je ne lui trouve pas d'excuses mais il faut justement comprendre ce qu'était cette époque pour mieux combattre l'antisémitisme.