Ecrire le cinéma – Carnage ou les charmes de l’hypocrisie

Publié le 15 Décembre 2011

'On a voulu être sympathiques, on a acheté des tulipes, ma femme m'a déguisé en type de gauche, mais la vérité est que je n'ai aucun self-control, je suis un caractériel pur.'

Le Dieu du carnage– Yasmina Reza

 

 

Cette fois, ce n’est pas moi qui écris mais une vraie connaisseuse de cinéma, et qui sévit dans son blog « petites critiques sur grand écran ». Elle nous fait partager ici ses impressions du film Carnage, que j’ai très envie d’aller voir.

 


Là-bas, trop loin pour qu’on puisse les entendre ou distinguer leurs traits,  des enfants s’activent sur un terrain de jeu. Les garçons se chamaillent un peu. Rien de bien alarmant. Mais soudain, un remous. L’un des enfants en attrape un autre par le col et se fait recadrer d’un sévère coup de bâton dans les gencives. Tout s’est passé en un éclair. L’assaillant s’éloigne, solitaire et rageur, pendant que le reste de la troupe s’inquiète du blessé.

Cette scène est le premier plan de Carnage, le nouveau film de Roman Polanski. Nous avons assisté à ce long préambule un peu distraits par le générique qui défile en bas de l’écran, ne sachant pas vraiment si l’histoire commence ou non, mais surveillant le mouvement par réflexe reptilien, dans l’attitude à la fois attentive et lointaine d’une mère ou d’un père posé(e) sur son banc.

C’est d’ailleurs ce point de vue là qu’adopte tout le film : celui des parents. Nous ne reverrons plus les enfants qu’à la fin, à une distance similaire, et jamais leur version des faits ne sera entendue. Car malgré le résumé que vous trouverez partout de ce film (deux couples se réunissent pour régler le conflit qui a opposé leurs enfants dans un parc), nous nous contrefichons de ces gamins. Leur bagarre n’est que l’œil du cyclone parental qui va bientôt se déchaîner devant nous.

Mais pas tout de suite. Ca commence doucement.  Yasmina Reza, l’auteur de la pièce de théâtre qui inspire le film (le dieu du Carnage) a prouvé depuis Art qu’elle est experte dans la manière de planter une histoire apparemment anodine qui va dégénérer en un gigantesque chaos humain, façon « l’enfer c’est les autres » à la Jean-Paul Sartre (le vomi et l’Iphone en plus).

 

carnage-1.jpg


 Comme la pièce de Sartre, Carnage se passe quasiment à huis-clos, en passant dès le deuxième plan à l’intérieur bobo-masques africains-tulipes d’un couple new-yorkais, les Longstreet. Ils reçoivent les parents du présumé criminel, les Cowan, et rédigent le constat de leur enfant, en insistant sur la casse (deux dents –pire, deux incisives- fragilisées) et les circonstances de l’accident (« armé » ou « muni » d’un bâton ?) Cela pourrait être la fin de l’histoire, d’ailleurs voilà les Cowan qui se dirigent vers la porte, qui sont presque à l’ascenseur, ne serait-ce un détail, un détail qui va retarder leur départ d’une heure quarante… un hamster.  

Car dans un excès d’hypocrite courtoisie, les deux couples, qui veulent régler tout ça de façon civilisée, se sont sentis obligés de se faire mille confidences sympathiques et compatissantes, notamment que la fille des Longstreet est un peu peinée parce que son père s’est sournoisement débarrassé du hamster. Tout ceci est dit dans un vocabulaire plus surveillé que celui des négociateurs de l’ONU, mais le mal est fait : ces parents bien-pensants ne se trouvent pas une sainteté morale à toute épreuve, et leur perfection mondaine ressemble à un rutilant pare-brise qui vient de se prendre un impact.

A partir de là, dans un trésor d’hypocrisie de moins en moins maîtrisée, l’impact se transforme en fissure. Les hommes craquent les premiers, M. Cowan se révélant être un fieffé requin, avocat à la solde d’une firme pharmaceutique-pas-très-éthique de surcroit et ne daignant s’inquiéter de sa famille que quand son portable est HS (ce qui ne manquera pas d’arriver, et de splendide façon !) M. Longstreet, quand à lui, incarne d’abord l’homme simple et jovial, la bonhommie ronde et le cheveux fou, avant d’avouer que sa femme « a essayé de le déguiser en gauchiste, alors qu’[il] est un sale con caractériel ». Bien, bien, bien. Mais les femmes se tiennent. Encore.

Attendez. Attendez de voir les alliances se faire et se défaire, et le chaos gagner les fondations mêmes des couples. La caméra n’aura pas besoin de mouvements de grue et de gros plans psychologisant pour cela, elle restera tapie dans un coin du salon, à distance muette et critique des confrontations en dents de scie. Attendez les insultes, les coups, les petitesses en tous genres. Avec des démons admirablement incarnés par Kate Winslet, Jodie Foster, Christophe Waltz (ex-nazi dans Inglorious Basterds, quand même) et John C. Reilly, vous ne serez pas déçus par le dieu du carnage.

 


 

 

PS : A partir de maintenant et ce jusqu’à la clôture des votes, je me permettrai de vous rappeler que vous pouvez me soutenir, avec mon roman Nouvelle Lune sélectionné pour le festival de polar Plume de Glace, en me mettant une bonne note (de 1 à 5) et en mentionnant une adresse email valide. C’est ici que ça se passe. Si vous souhaitez me soutenir même sans voir lu…faites quand-même. Merci d’avance ! 

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #A la croisée des arts

Repost 0
Commenter cet article