L'art et la plume - Jean-Luc Parant ne perd pas la boule

Publié le 8 Mars 2013

 

Je vous parlerai des femmes un autre jour que le 8 mars. Lundi 11 mars, par exemple. C’est bien aussi, de parler des femmes un autre jour que le 8 mars.

 

Aujourd’hui, c’est culture, c’est Pauline Ladier qui nous décrypte l’œuvre de Jean-Luc Parant. Et, comme d’habitude, ça va mieux en le lisant.

 

Jean-Luc Parant est né en 1944 à Tunis, artiste et poète, il vit en France avec sa femme Titi Parant, également artiste. Les Machines à voir est une série créée en 1993, dont l’œuvre ci-dessous y figure.

 

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L’œuvre de Parant est composée d’un leitmotiv incontournable ; la boule. Il ne cesse, depuis ces débuts de créer des boules, de toutes tailles, de couleurs différentes ; celles-ci sont fabriquées à partir de grillage, recouvert de filasse et ensuite enduit de cire ou de terre. Aucune de ses boules ne semble être une sphère parfaite. La répétition semble davantage être le centre de la recherche de Parant, plutôt qu’un idéal de perfection. «Je n'ai jamais fait qu'une boule… Une boule à la fois finie mais dans un espace sans fin…»

Obsédé par cette forme dont il ne se lasse pas de donner naissance, Jean-Luc Parant est également -ceci étant évidemment en lien avec la boule- fasciné par l’œil. Cet organe commun à tous les êtres vivants, si enrichissant et si précieux, ce dont l’homme a pourtant tendance à oublier dans son habitude…l’artiste en a fait le principal élément de sa réflexion. C’est dans ses écrits, près d’une centaine, que Parant explore ce sujet. Une interactivité incessante entre ses œuvres plastiques et ses œuvres écrites est évidemment présente. Dans Les Machines à voir, l’artiste compose également des collages avec ses écrits, mais aussi des boules, avec ses écrits. « Je n'ai jamais écrit qu'un seul texte, toujours le même. S'il est des milliers de fois répété sans qu'aucun ne lui ressemble jamais, c'est parce que ce texte existe dans un espace sans fin… »

 

La répétition n’a pas lieu tant que l’espace est infini ? Une volonté d’emplir cet espace, de l’habiter, de le modeler, anime l’artiste. En effet dans son œuvre Les Machines à voir, le lieu d’exposition est complètement occupé par au centre une voiture rouge, elle-même pleine, débordante, de boules géantes de couleurs jaunâtre à grisâtre. L’espace est tellement saturé, que le spectateur ne peut physiquement pénétrer dans la pièce, il ne peut décemment qu’entrouvrir l’espace de sa présence, parcourir l’œuvre/la pièce des yeux.

Les yeux. Et si tel était le but de l’artiste, nous donner à voir un espace de travail seulement accessible par la vision, où l’on ne peut déambuler, changer de point de vue ? Accessible seulement par une ouverture minime, calculée par Parant ? Comme si le plasticien voulait amener le spectateur à voir l’œuvre à travers ses propres yeux, à voir l’image mentale qu’il en possède? « J’écris des textes sur les yeux pour pouvoir entrer dans mes yeux et aller là où mon corps, ne va pas, où je ne suis jamais allé avec lui, où je ne me rappelle pas avoir été touchable. Pour aller là sur la page, dans ma tête, dans l’espace. Je fais des boules pour pouvoir entrer dans mes mains et aller là où mes yeux ne vont pas, où je ne suis jamais allé avec eux, où je ne me rappelle pas avoir été visible. Pour aller là dans la matière, dans mon corps sur la terre. »

 

Cette démarche pulsionnelle faite par Jean-Luc Parant sur la répétition, les yeux, l’espace, rappelle avec force l’œuvre de l’écrivain Samuel Beckett, dont on ne pourra malheureusement aborder qu’une infime partie. En effet, pour commencer, celui-ci était fasciné et traumatisé par la maladie, la vieillesse, la dégénérescence de l’être, incontrôlable et cruelle. Nombreux de ces personnages sont atteints physiquement ; Winnie, dans Oh les beaux jours est enfouie jusqu’au buste dans le sol, elle est donc vouée à l’immobilité tandis ce qu’Hamm, dans Fin de partie est lui aveugle et dans un fauteuil roulant, pour ne citer qu’eux… On retrouve alors tous les sujets qui semblent être traités par Parant ; l’immobilité entraîne un rapport à l’espace on ne peut plus restreint, comme nous l’impose l’œuvre Les Machines à voir, un espace accessible alors que par la vision ; une vision qui elle-même se bouleverse si l’on est aveugle, pour devenir alors expérimentale, de l’ordre du touché, développant ainsi une conscience aiguë de son corps. Les yeux se retournent alors sur soi-même et apportent une vision de son corps, de son poids, de sa présence, de son déplacement tout autre. Ce que semble rechercher Parant quand il annonce qu’il souhaite « entrer dans ses yeux », « entrer dans ses mains et aller là où les yeux ne vont pas… »  est la conscience que l’on a de son corps, de l’espace, lorsque l’on est aveugle, privé de ses yeux tournés vers l’extérieur.

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La répétition et la sexualité sont également des poncifs de l’œuvre de Beckett ; les répétitions de mots, de gestes, de situations, créent un amas d’instants qui, s’ils ne sont pas identiques le sont à cause de l’infini espace. « Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir »*. Tout comme Parant, il semble que répétition subsiste et est essentiel, sans être néanmoins identique, tant que l’espace et le temps resteront à combler. La sexualité, abordée de manière crue dans les dialogues, comme de manière plus évocatrice dans les accessoires utilisés, obsède aussi l’écrivain. L’espace semble troubler Parant, qui dans la plupart de ses œuvres, l’habite au maximum, le sature, l’écrase de ses boules géantes, comme pour en effacer les limites ou au contraire les souligner. Beckett lui, n’a eu de cesse de traiter l’espace dans ses pièces de théâtre comme un personnage à part entière, relié directement aux personnages, à leur mobilité, leur activité, leur pensée. « Au-delà c’est… l’autre enfer. »*.

 

         Si l’on se penche sur la forme de ses boules, on remarque, dans Les Machines à voir notamment, que celles-ci possèdent comme une très légère ouverture, une fine peau qui s’ouvrirait ne dévoilant non pas un creux, mais la boule elle même, plus ronde. Comme si le reste n’était qu’enveloppe, protégeant le cœur de l’élément à peine dévoilé. Ce détail de la forme rappelle l’œuvre de Louise Bourgeois, notamment Cumul, créée en 1968. Cette sculpture en marbre blanc, posée sur un socle de bois, possède également ces douces ouvertures arrondies. Cette œuvre, mais par ailleurs l’ensemble du travail de la plasticienne, est empreinte d’un aspect sexuel et génital, que l’on peut donc également déceler dans l’œuvre de Parant.

 

 

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        Dans sa recherche sur l’espace et l’utilisation de boules imposantes, l’artiste reconnaît la gravitation et le poids de tout élément. Au lieu d’essayer de suspendre ces boules dans une installation qui nierait toute gravité, Parant, dans chacune de ses œuvres les place au sol, reconnaissant leur lourdeur.

On remarque par ailleurs que les boules de Parant ont tendance à apparaître de manière surprenante associées à d’autres éléments, elles semblent avoir tendance à les engluer, les immobiliser, les plaquer, à les maintenir dans un réel trop vif, dénué de légèreté, c’est le cas notamment de la Boule bicyclophage. Elles apparaissent comme des éléments dont on ne pourra jamais se débarrasser, comme si l’artiste rendait visible, les soucis invisibles de nos quotidiens. Comme si elles étaient des fardeaux qui nous poursuivront toujours.

 

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A travers son leitmotiv, il recherche des procédés expérimentaux pour habiter l’espace. On peut alors s’interroger sur la signification des éléments associés à ses boules dans son travail. Dans Les Machines à voir, pourquoi une voiture rouge ? Pourquoi confronter ainsi un objet moderne, courant aujourd’hui, à ces bouts de nature recomposés (si en terre) ? L’hypothèse suivante, sûrement un peu facile, mais qui n’est néanmoins pas anodine ; est d’avoir voulu créer la métaphore d’une nature qui reprend le dessus, la vie, sur les créatures des hommes, sur l’infinie technologie de notre époque.

La vue de cette œuvre, impressionnante, peut aussi évoquer une scène de chaos, dépassant la raison et les « possibles » établis.

 

La voiture possède tout un éventail de domaine de travail en art. Or à l’opposé de Richard Baquié, qui dans son œuvre Amore Mio, crée en 1985, avait mis en scène la musique sortant de l’autoradio, le vent fouettant le visage…soit toutes les sensations ressenties dans un véhicule, Jean-Luc Parant lui n’exploite pas du tout ce domaine de représentation de la voiture.

 

 

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Ici c’est coffre, portières et capot ouvert, que la machine semble « vomir » toutes ces boules, s’amoncelant ainsi dans toute la pièce. Comme si la voiture donner littéralement naissance à ces formes, les faisant sortir en abondance et de manière incontrôlable de son entre.

 

La voiture est également un lieu de vie. En effet, combien de temps passons-nous en moyenne dans les transports, en une vie ? Plusieurs années. Or, bien que la vie en voiture soit quelque peu limitée, outre le fait de conduire, elle n’est tout de même pas comparable au temps de vie que nous passons à dormir, soit à la vie dans un lit, dans laquelle bien évidemment, notre conscient est en pause.

La question peut donc être posée ; que vivons-nous en voiture ? La réponse de Parant, traduite par ces boules, peut avoir plusieurs interprétations. Un aspect uniquement ou partiellement sexuel, on pourrait en effet imaginé que le nombre de boules correspond aux nombres de rapports qui ont eu lieu dans cette voiture. Ou bien, si l’on voit toujours ces boules comme des choses non représentées et identiques, on peut y lire une accumulation des petits rien, qui à la fin composent une vie, des petits rien qui constituent un éternel recommencement, une interminable répétition.

 

Si l’on réfléchit au titre de l’œuvre Les Machines à voir, le mot « machine » est très fort, voire même empreint de péjoration. Il renvoie directement aux « créations » de l’homme, à cette technologie dont il est aujourd’hui dépendant. En effet, après s’être émancipé de la nature dont il était le fruit, grâce à la technique, l’homme est tombé dans la dépendance de ce qui l’avait sauvé et l’avait fait accéder à une certaine liberté ; la technique. Ainsi pourra-t-on être véritablement libre un jour ? Ceci est bien sûr un autre sujet. « Depuis que  l’homme est monté dans un avion, il est monté sur les oiseaux. L’homme a apprivoisé tous les poissons en montant dans un bateau. L’homme est monté dans une voiture et il a pu attraper tous les chevaux. »


 Le terme « à voir » lui marque la présence des éternels « yeux » de Parant. Peut être veut-il nous donner à observer d’une manière différente, ces machines que nous croyons déjà si bien connaître ? Cette idée rejoindrait ce dont nous avons parlé auparavant sur les yeux.

 

 PS : j’espère vous voir nombreux à Trets pour une séance de dédicaces presque printanière !


 

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #A la croisée des arts

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