Le Coup d'oeil - Les voyages immobiles

Publié le 12 Septembre 2011

Un extrait de Territoire de Papillon, de Dominique Sampiero. Dans cet ouvrage de onze nouvelles, ce poète effectue des ballades de mots et s’interroge sans cesse.

 

Ici, Où ? Je ne sais pas. Avec de belles photographies de Ben Raynaud, du Coup d'Oeil.

 

 

Par exemple les trains. Les trains éloignent mon père.

 

Les trains me ramènent ma fille.

 

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À chaque fois que je me cale dans l’un des fauteuils à tablette qui traversent le paysage dans un bruit de ferraille avec, par la fenêtre, des déchirures de terre, de verdure, ou des maisons blotties contre une rue parallèle à la voie, un léger vertige tourne mes yeux à l’intérieur. Tous les voyageurs ont le même regard absent et se côtoient comme s’ils étaient ailleurs. C’est parce que certaines secondes ont ceci d’étrange qu’elles nous étirent entre le passé et le présent que, l’espace d’une pensée, on ne sait plus qui l’on est ni où l’on vit. On dirait que la vitesse cogne mon esprit contre le ciel jusqu’à ce qu’il cède au vide inouï, plein de sagesse et de silence.

 

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Je voyage sans bouger, sans effort presque, mais le mental se rebiffe. Il réclame à mon corps la dette d’un déplacement dans l’espace. Mes jambes ne bougent pas, mes pensées, oui, elles se mettent à courir pour rattraper le train. Quand j’arrive à quai, mon épuisement me rassure. J’ai parcouru une vraie distance, la preuve, je suis fatigué. Mais alors comment puis-je aller si loin, par exemple en dormant, jusqu’à parcourir autant de kilomètres et d’années-lumière, allongé sous les draps et pour finalement me sentir reposé au réveil ?

 

Les trains éloignent mon père parce qu’avant sa retraite, il les conduisait. Les trains me ramènent ma fille parce que le divorce l’a installée loin de moi. Ces deux séparations, et beaucoup d’autres, m’ont ouvert la même brèche. Et c’est le contraire, je n’apaise pas le manque, je le creuse pour y tomber.

 

La mort interrompt-elle cette chute infinie du corps pour y laisser un flottement, une dissolution, un éparpillement ?

 

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J’ai donc éloigné mon père et ma fille même si à la seconde qui suit je peux le nier et dire que je n’y suis pour rien. J’ai éloigné le besoin que j’avais d’eux pour retrouver le besoin de m’éloigner de moi, car tout départ annonce des retrouvailles. C’est comme si, dans cette distance, j’inventais une petite mort, comme si je m’entraînais à me passer d’eux. Et eux à se passer de moi.

En fait, je ne sais pas ce qui se passe vraiment.

En attendant, je m’occupe à tâtons, à coups d’essais, d’erreurs, je trouve, je perds, je recommence, j’achève, je conclus ou pas et ça n’en finit pas. Les éloigner m’oblige à arpenter ce territoire invisible que j’ai rempli de leur présence et qui, en se vidant, m’affirme que dans ce vide, quelque chose ne bouge jamais.

Ce qui est sûr avec les mots, c’est que plus rien n’est sûr avec eux, à part le léger apaisement, la douce consolation que leur sécrétion procure.

Le désir est un territoire qui ne contient jamais ses limites, c’est le territoire éphémère du papillon. De la caresse à l’écriture, pénétrer, sarcler, courir, lire ou dormir, manger, boire, vomir, ne rien faire, réfléchir, méditer, s’abstenir ou se perdre, faire le poirier, prier ou pécher, donner ou voler, la liste est longue jusqu’au vertige que donne le désir à tous ces masques sans jamais nommer sa source. Je préfère le mot désir au mot amour. Mais peut-être que je n’aime plus leur illusion. Ces deux mots tombent en poussière dès qu’on les touche. Et j’essaie de m’approcher de ce qu’ils ne nomment jamais.

Puis je me glisse dans la vie des autres pour éviter l’ennui qui voudrait se glisser dans la mienne.


Où ? Je ne sais pas.

 

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Rédigé par t-as-vu-ma-plume.over-blog.com

Publié dans #A la croisée des arts

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