Frédérick Exley, Le Dernier stade de la soif – ou comment un raté de la vie devient un héros fascinant

Publié le 18 Juin 2013

Pour moi, la lecture de ce livre permet de se poser ce type de question : est-ce qu’il faut se droguer comme Rimbaud, approcher la folie, pour avoir du talent ? ou est-ce que c’est le talent qui rend comme cela ? ou est-ce que l’état d’ivresse absolue fait simplement ressortir ce qui nous définit le plus fidèlement : le génie ou la médiocrité ?

Tellement d’écrivains et autres artistes sont mis en avant indissociablement du mal qui les rongeait : Gainsbourg, Boris Vian, Françoise Sagan, Marylin Monroe.

Comme si leur addiction était un des ingrédients de leur art.

Peut-être est-ce le cas pour ces grands artistes. Mais dans la plupart des cas, se saouler la gueule en rêvant d’être un écrivain célèbre ne mène pas à grand-chose.

Frédérick Exley, Le Dernier stade de la soif – ou comment un raté de la vie devient un héros fascinant

C’est exactement ce qui arrive à Frédérick Exley, fils d’athlète qui grandit dans les années 30 et qui végète totalement dans les années 50.

Faisant croire à sa femme qu’il écrit toute la journée alors qu’il lui pique de l’argent pour se saouler, se ressaisissant pendant quelques semaines pour mieux replonger dans ses vices. On a affaire à un personnage qu’on veut voir attachant, et qu’on trouve en fait détestable au fur et à mesure qu’on compte le nombre de personnes blessées sur son parcours.

Il n’empêche, ce Frédérick, mu par cette idée qu’il est habité par un talent ne demandant qu’à éclater, et obsédé par cette impression que l’Amérique le déteste car il ne rentre pas dans les cases (alors que c’est surtout l’inverse), est fascinant de bout en bout.

L’écrivain, il le dit dès le départ, écrit sur sa vie, en inventant toutefois la totalité des personnages secondaires.

Et c’est un tour de force assez impressionnant.

Un passage qui a attiré mon attention se trouve ci-dessous.

Il m’a dérangée. Non pas choquée, car il est brillamment écrit et qu’on est dans le domaine de la fiction.

Mais il appelle pour moi d’autres questions, davantage sociétales : ce type de passage de littérature, durant lequel un homme raconte avec une fierté à peine dissimulée qu’il multipliait les conquêtes féminines après les avoir (un peu) manipulées et alors qu’il n’est pas certaine qu’elles étaient consentantes, est-il courant dans ce sens là seulement parce que la majorité des écrivains sont des hommes ?

Est-ce qu’on peut penser que se permettre de raconter cela dans un bouquin, même s’il est fictif, est totalement assumé car accepté en quelque sorte dans la vie courante ?

Ces questions-ci, auxquelles je n’ai pas de réponse, tout simplement parce qu’on serait écœuré de rencontrer un type comme lui dans la vie, alors qu’on est fasciné par le narrateur qui commet les mêmes choses…

Cette époque était, tout du moins en ce qui me concerne, une époque lubrique : pour la première fois depuis que la fille de la côte Est m’avait rejeté, je n’étais plus morose, et je découvris que je ne dégoutais pas les femmes. Je passais du temps dans les bras assis à leurs côtés à siroter des whiskies, et à la faible lueur des lieux, je déversais de folles inventions dans leurs petites oreilles rosies. Ma main glissait vers leurs cuisses qui se raidissaient et rejetaient mes doigts avec une froideur toute vertueuse. A force de chuchoter et de siroter, je sentais la chair fondre à mon tact et je devais me retenir de ne pas éclater de rire.

Lorsque je les ramenais chez moi – et souvent, une fois les cuisses offertes et le défi derrière moi, je les renvoyais chez elles en taxi - , elles résistaient toujours mollement, frappant de leurs petits poings nerveux ma poitrine, ce à quoi je répondais en souriant « Arrête ton cirque ». Je les prenais par terre, dans le lit, dans la baignoire, je les prenais avec leurs petites robes d’été autour de leurs oreilles, je les prenais avidement, méthodiquement, indifféremment, je les prenais tandis qu’elles sanglotaient : « Non, non, non… ».

Parfois, par mesquinerie, je cédais à leur requête et retirais les doux attributs de mon sexe, ce qui les faisait pleurer encore plus fort. Après, cigarette au bec, j’embrassais d’un air détaché leurs oreilles roses, désormais exsangues. J’embrassais leurs visages empourprés, leurs lèvres supérieures, perlant de transpiration, leurs cheveux couleur paille et même leurs petits poings, eux aussi rougis par leur insistance feinte à défendre leur vertu.

Frédérick Exley – Le Dernier stade de la soif

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Cercles de culture

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