Humeur d'été - ce que la vie signifie pour moi

Publié le 30 Juillet 2013

Loin de cette fuite extrème (et qui n'atteint pas son but à la fin), je me trouve parfois dans un de ces moments où j'ai l'impression que nous sommes tous bien malheureux.

Bien malheureux d'avoir de quoi nous rendre heureux, d'avoir des causes justes à défendre, d'avoir des opportunités multipes pour faire des rencontres humaines fabuleuses, profiter de la beauté naturelle qui nous entoure... Mais de tout faire pour détruire ça.

Ca fait bisounours, mais en même temps, aucun de nous ou presque (je parle dans notre société de pays développé) ne se "contente" de ça.

On crée l'animosité, le stress, la priorité du travail sur le reste, les tensions sur les prix, les tensions religieuses, le consumérisme...

J'imagine que je ne suis pas la seule à prendre de temps en temps une pause de deux minutes, yeux fermés, à rêver qu'on se libère de tout cela.

Je n'entends pas tout fuir. Mais :

- Prendre le travail que je fais pour ce qu'il est (un moyen de subsistance et non un facteur d'identité sociale, de reconnaissance et de carriérisme),

- Considérer l'amour que j'ai autour de moi pour m'en remplir plein le coeur (et non pour le mettre en doute sans cesse ou en faire de l'opportunisme, le transformer en caprices et frustrations)

- Voir les biens matériels dont je dispose (pas énorme mais déjà bien supérieur à la moyenne si on considère l'humanité dans son ensemble) non comme le début d'une accumulation bienfaitrice mais quelque chose qui me suffit et qui me permet de passer au-dessus de tout le reste.

Je ne citerai pas Rousseau, bien qu'on puisse penser qu'il ait sa place dans ce petit cri du coeur d'occidental.

Mais comme j'ai revu Into the wild très récemment, je vais plutôt m'inspirer d'un de ces auteurs qu'il cite en permanence (London, Thoreau, Tolstoi...).

Et en plus d'être l'auteur éminemment célèbre de l'Appel de la forêt, Jack London a écrit Ce que la vie signifie pour moi, en 1905.

"(...) Comme marchand de cerveau, j’ai remporté du succès.

La société m’ouvrit ses portes toutes grandes.

J’entrai directement à l’étage du salon, et mes désillusions firent de rapides progrès.

Je dînais avec les maîtres de la société, avec les épouses et les filles de ces maîtres.

Les femmes étaient magnifiquement habillées, je le reconnais ; mais je fus naïvement surpris de m’apercevoir qu’elles étaient faites de la même argile que toutes les autres femmes que j’avais connues en bas de l’échelle, dans la cave. "L’épouse du colonel et Judy O’Grady étaient sœurs sous leurs peaux" - et sous leurs robes.

C’était moins cela, toutefois, que leur matérialisme, qui me choquait. C’est la vérité : ces femmes magnifiques, magnifiquement habillées, jacassaient sur de charmants petits idéaux et de chers petits problèmes moraux ; mais en dépit de ces bavardages, la note dominante de leur vie était matérialiste. Et elles étaient si sentimentalement égoïstes ! Elles participaient à toutes sortes de charmantes petites œuvres de charité, elles le faisaient savoir à tout le monde, alors que ce qu’elles mangeaient et les splendides robes qu’elles portaient était payé par des dividendes tachés du sang versé par la main-d’œuvre enfantine, l’exploitation du travail, et même la prostitution.

Lorsque j’énonçais ces faits, croyant, dans mon innocence, que ces sœurs de Judy O’Grady allaient sur le champ se dépouiller de leurs soieries et de leurs bijoux souillés de sang, elles s’énervaient au contraire, se fâchaient, et me lisaient des prêches sur l’absence d’esprit d’économie, l’alcoolisme et la dépravation innée qui sont à l’origine de tous les malheurs de la cave de la société. Quand je répondis que je ne voyais pas très bien comment l’absence d’esprit d’économie, l’intempérance et la dépravation d’un enfant de six ans à moitié mort de faim le faisaient travailler toutes les nuits pendant douze heures dans une filature de coton des Etats du Sud, ces sœurs de Judy O’Grady se sont attaquées à ma vie privée et m’ont traité d’"agitateur" - comme si, en vérité, cela avait mis fin à la discussion.

Et je ne m’en suis pas mieux tiré avec les maîtres eux-mêmes.

Je m’attendais à trouver des hommes propres, nobles, vivants, avec des idéaux propres, nobles, vivants. Je m suis trouvé parmi des hommes occupant des postes élevés - prédicateurs, politiciens, gens d’affaires, professeurs, rédacteurs en chef.

J’ai mangé de la viande et bu du vin avec eux, été avec eux en automobile, et je les ai étudiés. C’est vrai, j’en ai trouvé beaucoup qui étaient propres et nobles ; mais à part quelques rares exceptions, ils n’étaient pas vivants. Je crois vraiment pouvoir compter ces exceptions sur les doigts de mes deux mains. Là où ils n’étaient pas vivants parce que pourris, vivant d’une vie malpropre, ils étaient simplement des morts non enterrés - propres et nobles, comme des momies bien conservées, mais pas vraiment vivants. Dans cet ordre d’idées, je peux spécialement faire mention des professeurs que j’ai rencontrés, ces hommes qui réalisent cet idéal de l’université décadente, "la poursuite sans passion de l’intelligence sans passion".

J’ai connu des hommes qui invoquaient le nom du Prince de la paix dans leurs diatribes contre la guerre, et qui mettaient des fusils dans les mains des Pinkerton pour qu’ils s’en servent afin de descendre les grévistes dans leurs propres usines. J’ai connu des hommes bouleversés d’indignation devant la brutalité des matches de boxe, mais qui participaient au frelatage des aliments qui tuent chaque année plus d’enfants en bas âge que n’en avait tués le sanglant Hérode en personne.

J’ai parlé dans des hôtels, des clubs, des maisons particulières, des compartiments Pullman, et sur des paquebots des capitaines d’industrie, et je me suis étonné du peu de chemin qu’ils avaient parcouru dans le royaume de l’intellect. En revanche, j’ai découvert que leur intellect, pour ce qui est du sens des affaires, était anormalement développé. J’ai également découvert que leur moralité, quand il s’agissait d’affaires, était nulle.

Ce gentleman délicat, au physique aristocratique n’était, en tant que directeur, qu’un homme de paille, jouet entre les mains de sociétés qui volaient secrètement les veuves et les orphelins. Ce monsieur ,qui collectionnait les belles éditions et était un mécène littéraire, subissait le chantage du patron mafflu, aux épais sourcils noirs, d’un groupement s’occupant de politique municipale. Cet homme, qui publiait un journal insérant de la publicité pour des spécialités pharmaceutiques et n’osait pas imprimer la vérité sur ces produits par crainte de perdre ses recettes, m’a traité de vaurien démagogue parce que je luis avais dit que son économie politique datait de l’Antiquité et sa biologie de Pline. Ce sénateur était le jouet et l’esclave du chef d’un important groupement politique, sans aucune éducation, une marionnette entre ses mains ; ce gouverneur et ce juge à la Cour suprême se trouvaient dans le même cas - et tous les trois voyageaient en chemin de fer avec des titres de transport gratuit. Cet homme qui parlait avec sobriété et sérieux des beautés de l’idéalisme et de la bonté de dieu, venait à peine de trahir ses camarades dans la conclusion d’une affaire. Cet autre, pilier de l’Eglise et important soutien des Missions étrangères, faisait travailler dix heures par jour ses employés de magasin pour un salaire de famine et, de ce fait, encourageait directement la prostitution. Cet autre encore, qui subventionnait des chaires dans des universités, se parjura devant les tribunaux pour une question de dollars et de cents. Et ce magnat des chemins de fer a trahi sa parole de gentleman et de chrétien en accordant un rabais à un capitaine d’industrie qui était engagé avec un autre capitaine d’industrie dans une lutte à mort.

C’est la même chose partout : crime et trahison, trahison et crime - des hommes qui sont vivants, mais qui ne sont ni propres ni nobles, des hommes qui sont propres et nobles, mais qui ne sont pas vivants.

Et puis, il a la grande masse sans espoir, qui n’est ni noble ni vivante, mais simplement propre. Elle ne pèche pas activement, ni délibérément ; mais elle pèche par passivité et par ignorance, en acceptant l’immoralité générale et en en profitant. Si elle était noble et vivante, elle ne serait pas ignorante, et elle refuserait de partager les profits de la trahison et du crime.

Je me suis aperçu que cela ne me plaisait pas de vivre dans la société à l’étage du salon. Intellectuellement, je m’y ennuyais. Moralement et spirituellement, j’étais écœuré. Je me rappelais mes intellectuels et mes idéalistes, mes prédicateurs défroqués, mes professeurs congédiés, et les travailleurs à l’esprit clair, qui ont une conscience de classe. Je me rappelais mes jours de soleil et mes nuits sous la lumière des étoiles, où la vie était une merveille sauvage et douce, un paradis spirituel d’aventure altruiste et de romanesque moral. Et je vis devant moi, toujours brûlant et étincelant, le Saint Graal.

C’est pourquoi je suis retourné à la classe ouvrière, dans laquelle je suis né et à laquelle j’appartiens. Je ne me soucie plus de monter. L’imposant édifice de la société qui s’élève au-dessus de ma tête ne recèle pour moi rien de délectable. Ce sont les fondations de cet édifice qui m’intéressent.

Là, je me contente de travailler, la barre à mine à la main, au coude à coude avec les intellectuels, les idéalistes, les travailleurs ayant la conscience de leur classe, en m’assurant de temps à autre une prise solide pour secouer tout l’édifice.

Un jour, lorsque nous aurons pour travailler quelques mains et quelques barres à mine de plus, nous le renverserons, en même temps que tous ces vivants pourris et ces morts sans sépulture, son égoïsme monstrueux et son matérialisme sordide. Alors, nous nettoierons la cave et nous construirons une nouvelle habitation pour l’humanité, dans laquelle il n’y aura pas d’étage du salon, où toutes les pièces seront claires et aérées et où l’air qu’on respire sera propre, noble, et vivant.

Telles sont mes perspectives. J’aspire à l’avènement d’une époque où l’homme réalisera des progrès de plus grande valeur et plus élevés que ceux qui concernent son ventre, où il y aura pour pousser les hommes à l’action un stimulant plus noble que le stimulant actuel, qui est celui de leur estomac. Je garde intacte ma confiance dans la noblesse et l’excellence de l’espèce humaine. Je crois que la délicatesse spirituelle et l’altruisme triompheront de la gloutonnerie grossière qui règne aujourd’hui.

Et en dernier lieu, ma confiance va à la classe ouvrière. Comme l’a dit un Français "L’escalier
du temps résonne sans cesse du bruit des sabots qui montent et des souliers vernis qui descendent"."

Jack LONDON, extrait de "Ce que la vie signifie pour moi", Iowa, novembre 1905.

En attendant, plutôt que de prendre l'exemple d'Into the Wild pour illustrer ce que nous faisons en ce moment sur cette planète atterrée, je prendrai plutôt cet exemple-ci (sans animosité aucune envers ces êtres si mignons):

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Le Canard se déplume, #Je prends ma plume..., #Exutoire

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