Vérités niées, multiples fractures, triste monde et bûcher éternel

Publié le 10 Juin 2013

Lisez ces mots, que je garde sans dévoiler le nom de l’auteur pour le moment, puis nous y reviendrons :

Étant les ignorants, ils sont les incléments ;
Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire
Á vous tous, que c'était à vous de les conduire,
Qu'il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D'une tutelle avare on recueille les suite,
Et le mal qu'ils vous font, c'est vous qui le leur fîtes.
Vous les avez guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l'ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;
C'est qu'ils n'ont pas senti vo
tre fraternité.
Ils errent ; l'instinct bon se nourrit de clarté (...)

Se plonger dans la fiction et retrouver les échos de l’histoire ou de l’actualité, c’est à la fois enrichissant et éprouvant.

Peut-on se divertir d’une histoire fictive, admirer la prestation des acteurs, tout en sachant que dans la vie, à un moment ou un autre, il s’est passé à peu près ce qu’on voit reproduit à l’écran ?

Il le faut, sinon le cinéma n’existerait plus vraiment. Mais il faut parvenir à le faire avec à la fois de la distance et une grande sensibilité, agrémentées d’une certaine curiosité sur ce qui constitue la frontière entre fiction et réalité.

Ces derniers jours, il m’a été donné de voir un film et un téléfilm qui donnent envie de pleurer.

Hors-la-loi

8 mai 1945. Cette date sonne pour nous comme une victoire sur l’abominable, pendant qu’une partie de l’armée française commettait l’irréparable, en assassinant entre 8 000 et 17 000 algériens qui manifestaient, au départ pacifiquement, pour crier victoire (car ils y ont largement participé) et demandé leur indépendance (ou comment brandir un drapeau algérien valait un coup de pistolet dans le cœur).

Ce deuxième aspect de la journée du 8 mai, on n’a été que très peu à l’apprendre à l’école, et rien ne figure dans les manuels d’histoire.

Cela ne fait que quelques années qu’on peut parler de guerre d’Algérie. Et il s’agit de regarder une bonne fois pour toutes en arrière pour se rendre compte des blessures qu’on a infligées à un peuple.

Comment oser parler de devoir de mémoire pour un génocide sans même accepter de regarder un semblant de vérité en face sur ce que notre pays a fait quelques années après ce « plus jamais ! » ?

Le devoir d’histoire, tout d’abord, doit être rétabli à parts égales, afin qu’on comprenne, pour de bon, et qu’on puisse tourner la page sainement.

Guerre d’Algérie, Génocide au Rwanda, terrorisme chimique en Syrie… On a beaucoup de choses à apprendre et à se faire pardonner.

Le destin de trois frères qui s'affrontent dans le tableau de la guerre d'Algérie: Quel camp choisir?

Ce film, Hors-la-Loi, de Rachid Bouchareb (Les Indigènes) a le très grand mérite d’aborder les « évènements » d’Algérie en ciblant le point de vue algérien. On passe par les bidonvilles de Nanterre, les humiliations quotidiennes, les lynchages et répressions de la part du camp français.

Cela laisse à penser que le FLN existait pour de très bonnes raisons.

En même temps, le film aborde les yeux grand ouverts les excès du parti algérien, qui n’hésite pas à commettre les pires atrocités également, car l’escalade de la violence profite toujours à ceux qui montrent le moins de pitié (une des morales édictées par un membre du FLN).

A la question « Qui a gagné ? » à la fin du film, on a envie de répondre « personne ».

Au-delà de cela, d’un point de vue cinéma, j’ai été un peu déçue par ce film qui n’évite pas les personnages stéréotypés, et quelques lourdeurs dans le scénario qui enlèvent toute surprise sur l’issue de l’aventure des trois frères héros.

Fracture

Anna Kagan, une jeune professeure d'histoire-géographie, est affectée à un poste de remplaçante dans un collège réputée difficile à Certigny, une banlieue où les difficultés s'accumulent : HLM, trafic de drogue, conflits entre bandes et policiers, pauvreté et chômage. Elle doit faire face à des élèves difficiles, dont la plupart se replient dans des communautés issues de l'immigration. C'est une nouvelle vie qui commence pour cette jeune enseignante, soutenue et encouragée par sa famille. Elle ne tarde pas à remarquer le jeune Lakdar Abdane, élève sage et encourageant contrairement à ses camarades et possédant un don pour le dessin, dont il est désireux d'en faire son projet d'avenir. Mais Lakdar pert l'usage de la main droite à la suite d'une fracture mal soignée, et est alors contraint de réapprendre à écrire de la main gauche. Dans l'incapacité de dessiner, il voit ses rêves partir en fumée et sombre dans le désespoir. Il cesse d’aller en cours. Commence alors pour lui la descente aux enfers.

Là, c’est pas un devoir d’histoire ou de mémoire. Mais un devoir de responsabilité immédiate qu’il faut entreprendre et concrétiser. Sinon, j’ai vraiment tendance à penser qu’on sera coupable de non-assistance à personnes en danger. Si.

J’ai des scrupules à faire partie de cette population qui a un peu le choix pour son logement en région parisienne (faut pas trop déconner non plus, les meilleurs arrondissements de Paris sont pour les chirurgiens et anesthésistes qui ne gagnent que 15000 par mois), et de pouvoir fuir ces quelques villes de banlieue qui nous sommes si perdues dans notre société. Complètement abandonnées.

Il y a La journée de la jupe, Entre les murs… Pour moi Fracture réussit à rejoindre les deux, et à sortir du collège pour explorer la ville, l’institution scolaire étant le miroir impuissant de cette citée digne d’un western sauvage.

A pleurer ou à gerber, j’en sais rien. J’avais envie de faire les deux.

Voilà comment on en arrive à une montée des extrêmes, une banalisation de la violence, une stigmatisation systématique des jeunes « issus de l’immigration » (cette expression, avant même le mot « race », devrait disparaître de notre vocabulaire).

Les profs ne devraient pas avoir l’impression d’entamer une guerre en passant le portail d’un collège. Les jeunes ne devraient pas voir dans les adultes blancs des dominateurs pervers qui ne leur veulent que du mal… c’est bien beau de parler et d’écrire là-dessus, mais en dehors de cela je n’ai pas de solution.

J’ai voté, alors j’attends de voir ce qu’on va faire.

Car sinon…

Et là on peut relire les mots du début, de Victor Hugo, encore valables aujourd’hui, et qui pourraient nous faire penser que la société est sur une sorte de bûcher éternel.

Étant les ignorants, ils sont les incléments ;
Hélas ! combien de temps faudra-t-il vous redire
Á vous tous, que c'était à vous de les conduire,
Qu'il fallait leur donner leur part de la cité,
Que votre aveuglement produit leur cécité ;
D'une tutelle avare on recueille les suite,
Et le mal qu'ils vous font, c'est vous qui le leur fîtes.
Vous les avez guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l'ombre et sur le vrai chemin ;
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;
C'est qu'ils n'ont pas senti votre fraternité.
Ils er
rent ; l'instinct bon se nourrit de clarté (...)

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #Le Canard se déplume

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