Le sport au cinéma selon Clint Eastwood

Publié le 13 Juillet 2017

J’ai appris que Clint Eastwood préparait un film sur la tentative d’attentat du Thalys. Et qu’il comptait prendre les vrais héros qui sont intervenus ce jour-là pour jouer leurs propres rôles. Bon, je n’ai pas trop d’avis là-dessus, de même que j’essaie d’éviter d’avoir un avis sur le bonhomme lui-même. Je retiens seulement que c’est un monstre de cinéma et qu’il a en tant que réalisateur commis 5 films que j’adore :

  • Sur la route de Madison
  • Impitoyable
  • Million Dollar Baby
  • Mystic River
  • Gran Torino

Sur ces cinq films, seul un traite de sport mais cette thématique a l’air d’être particulièrement ancrée dans l’univers cinématographique de Clint Eastwood car les valeurs du sport qu’il veut porter à l’écran transpirent l’apprentissage de la vie et trouvent finalement un écho dans ses autres films.

Avec une impression cependant, que je ne transformerai pas en affirmation car je n’ai pas vu tous les films de Clint : il n’aime pas la défaite et les héros ne sont pas censés perdre devant sa caméra.

Le courage, le dépassement de soi, la volonté, la discipline et la rage de vaincre font partie de ces valeurs. Vous allez me dire que c’est plutôt classique. Mais ce que Clint Eastwood explore encore davantage, c’est l’esprit de revanche sur la vie, le pouvoir que peut avoir le sport sur les autres et sur soi-même, l’implication corps, sang et âme ou encore l’apprentissage de l’autre. Ou comment des hommes et des femmes, avec leur sport, construisent des mythes.

 

MILLION DOLLAR BABY OU LES PERDANTS MAGNIFIQUES

Un chef d’œuvre. A la fois en termes de réalisation et d’objet cinématographique qu’en termes de récit sportif. Il figure parmi les 5 meilleurs films de boxe selon le site GENTSIDE, qui argumente plutôt bien je trouve.

La boxe est une discipline qui fascine (voir un précédent billet sur la boxe dans la littérature), mais qui n’a pas montré beaucoup de films. Clint Eastwood prend ce pari tout en montrant bien à travers son personnage que ce n’est pas courant (« Je n’entraîne pas les filles » répète-t-il à de nombreuses reprises avant de lâcher prise devant la pugnacité de Maggie). Cela rend le film remarquable à deux points de vue :

  • Les scènes de boxe ont cette touche un peu plus originale qui font qu’on s’en souvient d’autant plus. Mais point de traitement particulier parce qu’il s’agirait de femmes. Violence des coups, nez cassé, rapidité, rage mais aussi bien sûr respect de l’adversaire et entraînement extrême sont de rigueur. Je l’ai revu récemment et je suis encore scotchée par le travail fait par Hillary Swank pour tenir ce rôle avec autant de justesse
  • Une relation ambigüe, presque dépourvue de testostérone, entre la future championne et son entraîneur : c’est paradoxalement la tendresse qui domine, dans un quotidien pourtant marqué par des entraînements physiques particulièrement durs et un entraîneur qui ne fait aucun cadeau à la boxeuse. Mais c’est cela aussi qui rend l’entrée dans le monde de la boxe pour le spectateur aussi marquante.

Le monde de la boxe apparaît comme une bulle, mais cette bulle imprègne la vie réelle. Car c’est en coulisses que tout se passe. Les scènes de combat, très brèves, ne sont que les résultats de tout ce qui se passe dans la salle de boxe, qui fait partie de mes décors de cinéma préférés (à condition d’intégrer Morgan Freeman au package). Et quand je parle de « perdants magnifiques », ce n’est pas à Maggie que je pense en premier. Car, pour spoiler le moins possible, quand son « drame » arrive, tout le monde s’accorde à dire que c’est elle qui aurait dû gagner le combat. Elle n’a donc pas perdu, comme elle le dit elle-même à un Frankie en larmes, qui lui se sentira éternellement responsable des différentes blessures qui auront frappé les boxeurs dont il s’est occupé. C’est lui le perdant.

Le sport au cinéma selon Clint Eastwood

INVICTUS : LE SPORT SACRIFIE AU PROFIT DU SYMBOLE HISTORIQUE ?

Ce film est, étonnamment, beaucoup plus lisse à mes yeux, malgré le contexte de l’histoire (fin de l’Appartheid et volonté de réconciliation de la part de Nelson Mandela).

Pour moi, le film vaut par Morgan Freeman (encore !) et Matt Damon qui a travaillé bien dur pour endosser le rôle du capitaine de l’équipe de rugby de manière crédible. Il s’agit d’ériger le sport en tant qu’élément fédérateur de toute une nation, et c’est donc une histoire magnifique pour quiconque est passionné de sport.

Pour parler du volet cinématographique du film, je m’en remets à Pascale du blog Sur la route du cinéma :

[Ce film] est imparfait mais admirable et magnifique. Et j’ai vibré le cœur battant je vous assure pendant deux heures comme quand on ne connaît pas le résultat d’un match important j’imagine.

(…)

Clint ne s’intéresse pas à ce qui s’est passé après la victoire mais à l’espoir et aux moyens que Mandela met en œuvre pour parvenir à cette union dans un « but » commun, en donnant à son peuple un motif de fierté rassembleur. C’est très malin et même si c’est magique, naïf, chimérique et hélas fugace, c’est très beau et très cinématographique. Et c’est un film de Clint…

Ce qui motive Clint c’est la façon dont Mandela qui n’y connaissait manifestement rien dans ce sport mais va y prendre goût, va mener l’équipe à la victoire en rencontrant plusieurs fois l’incrédule capitaine de l’équipe François Pienaar un « afrikaner » en lui donnant des pistes pour mener et motiver son équipe. En le faisant réfléchir sur la force des mots, le pouvoir de l’esprit, la capacité à se dépasser soi-même jusqu’à se surpasser et triompher de l’adversité. Il met en parallèle sa condition de détenu dont 27 années d’enfermement n’ont pas altéré sa capacité à espérer, à pardonner, et la situation de l’équipe des Springboks particulièrement mauvaise et sélectionnée miraculeusement et uniquement parce que le championnat aura lieu en Afrique du Sud, et par ailleurs symbole de la domination blanche dans un pays majoritairement noir.

Si on parle mise en image du sport, c’est par contre un peu moins enthousiaste que pour Million Dollar Baby. D’une, Matt Damon, très crédible en tant qu’homme sportif en entrainement et en tant qu’entraîneur, n’avait sans doute pas le gabarit ou l’expérience/assurance pour figurer au premier plan dans des scènes de matchs. L’acteur disait qu’il s’en remettait à la caméra de Clint pour le rendre crédible au cœur de la mêlée. Heureusement que le réalisateur est donc doué. De deux, et je m’en remets à des « experts » :

« Les séquences de jeu ne convainquent pas. Se dégage alors — en tout cas pour ceux que la dragée ovale fait un brin vibrer — une impression d’inauthenticité. On a beau forcer, compenser par l’imaginaire, vouloir de toutes ses tripes que « ça fonctionne », il faut bien se rendre à l’évidence, l’œil n’est pas dupe, ces (plans)-séquences de jeu comme des lettres mortes restent en souffrance, sans atteindre jamais leur destinataire. Pourquoi? Parce qu’il n’y a pas de métalangage (Lacan). Si un acteur peut jouer un rôle au point d’incarner son sujet mieux que lui-même, il est n’est pas possible pour un collectif entier de jouer à jouer. La première question qui se pose est donc : pourquoi à l’instar du Looking for Eric de Ken Loach, Clint Eastwood n’a-t-il pas choisi de « remasteriser » les images d’archives des vrais matchs plutôt que de nous servir ce rugby d’opérette aux impacts sur-sonorisés et d’apparence aussi peu crédible? »

 

Le sport au cinéma selon Clint Eastwood

CONCLUSION : SPORT RIMERAIT AVEC OPTIMISME

Pour conclure, on peut légitimement supposer que contrairement à l’univers de la boxe dans Million Dollar Baby, l’univers du rugby n’a pas eu sa place dans Invictus. Peut-être parce qu’Invictus traite davantage du symbole qu’une victoire glorieuse en sport collectif peut représenter pour une nation que d’une discipline et de sa pratique, et ce quelque soit le sport collectif (d’où le manque d’attachement aux spécificités du rugby). Tandis que Million Dollar Baby puise dans la boxe le sang et l’âme de ses personnages. Ainsi, même si on peut regretter le manque de réalisme des scènes de rugby, je me dis que les deux films se répondent en traitant le sujet du sport dans ses dimensions individuelle/collective, ambition personnelle / enjeu national et en montrant ce qu’un combat ou un match peut avoir de transcendant et de fédérateur. Avec un message, peut-être naïf, mais toujours beau : il faut y croire.

Rédigé par t-as-vu-ma-plume

Publié dans #A la croisée des arts, #Cercles de culture

Repost 0
Commenter cet article